Conférence:Les questions d'argent sont des questions spirituelles

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Daniel Marguerat Strasbourg à l'AUP en 2011

Les questions d’argent sont des questions… spirituelles

Merci aux aumôniers de m’avoir invité et de m’avoir permis de retrouver Strasbourg. Un Suisse se sent toujours un peu chez lui en Alsace. En parlant de la Suisse, on dit chez nous qu’un homme parle plus volontiers de sa femme que de son porte-monnaie. Sauf s’il fait une bonne affaire ! L’argent rend discret, fait partie d’une intimité. Pour les grands patrons, on commence seulement à lever un coin du voile. L’argent se fait extrêmement discret, même s’il est l’invité permanent de notre vie. Nous n’en parlons pas. Peut-être faudrait-il être plus fin. Nous parlons argent. Nous parlons de questions économiques, nous demandons combien l’autre a payé sa voiture. Mais ce dont nous parlons peu, c’est au sujet de l’argent. Quelle est notre gestion de l’argent ? Quelle stratégie adoptons-nous ? Quel système de valeurs révèle, concrétise notre utilisation de l’argent ? De cela, il est vrai, nous parlons peu. Alors saisissons l’occasion, car dans ma lecture de la Bible, et en particulier du Nouveau Testament, l’argent apparait comme une affaire, non pas bassement matérielle, mais hautement spirituelle.

Un parcours biblique

Je vais, en tant que bibliste vous proposer un parcours dans la tradition biblique sur la trace de l’argent, de sa fonction, des valeurs dont il est investi. Les Hébreux nomment l’argent « Kèsef », qui vient d’une racine « Kasaf » qui veut dire « désirer ardemment, désirer passionnément ». Les Hébreux ont opéré une lecture psychologique très fine des relations fortes qui s’installent entre l’argent et le monde des désirs. Par cette dénomination, ils manifestaient le fait que l’argent, qui n’est concrètement qu’un élément symbolique, est investi d’abord d’un désir passionné qui nous habite. Lorsqu’on s’interroge sur la manière dont le témoignage biblique fait émerger l’argent, il y a un slogan qui surgit d’emblée à la mémoire. C’est cette fameuse parole de Jésus qui se trouve au coeur du Sermon sur la montagne : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. » (Mt 6,24) Slogan très connu, mais absolument surprenant au sein de la tradition biblique, parce que Jésus semble ici opposer le service de Dieu et le service de l’argent. Il semble opposer Dieu et Mamon comme deux grandeurs exclusives l’une de l’autre. En disant cela, Jésus dresse une opposition qui est absolument inconnue de l’Ancien Testament. On a là un discours de rupture qui pose question.

L’argent signe de bénédiction

La Bible hébraïque, en effet, a de manière très large et fondamentale un discours positif sur l’argent. Pour les Hébreux, sans aucune hésitation, l’argent est une concrétisation de la bénédiction divine. Les croyants d’Israël se font de la bénédiction une représentation extrêmement concrète. Pour eux, le fait de posséder de nombreux troupeaux, des terrains, une belle maison, une femme féconde, une famille nombreuse, ce sont des marqueurs décisifs de la bénédiction divine. La jouissance des biens, l’argent sont considérés comme la marque spécifique de la bénédiction que Dieu fait reposer sur l’individu. D’Isaac, il est dit que Dieu lui accorde de très grandes moissons. Dieu apparaît à Jacob pour lui promettre une descendance abondante et la jouissance du pays promis aux Pères. Bien sûr, ces biens demandent à être humanisés par le partage. Vous avez peut-être à l’esprit et à la mémoire de lecture ces images des Patriarches accueillant les gens de passage. La plus célèbre : Abraham accueillant ces trois visiteurs sous les chênes de Mamré, leur offrant l’hospitalité et le repas (Gn 18). Les biens s’humanisent par le partage, l’accueil.

Une législation sociale

Il faut ajouter quelque chose. Cette valorisation fondamentale des biens doit tenir compte du fait qu’ils sont inégalement répartis au sein du peuple d’Israël. Cette inégalité de répartition fait problème. C’est la raison pour laquelle Israël va mettre en place une législation sociale extrêmement audacieuse, détaillée dans le livre du Deutéronome. Elle vise à atténuer les déséquilibres. Encore une fois, être riche, avoir des terrains fertiles ne génère aucune culpabilité. Au contraire ! Qui se culpabiliserait d’être l’objet de la bonté du créateur ? Par contre, la législation du Deutéronome va demander aux riches d’accorder un peu de son surplus aux pauvres. Dès lors, vous lisez dans le Deutéronome des prescriptions du genre : « Si tu as moissonné et que tu as laissé quelques épis, ne reviens pas les chercher, car ils sont pour la veuve, l’émigré et l’orphelin. » (Dt 24,19) Les prescriptions du Deutéronome dressent une sorte de pacte social minimum, qui à défaut de supprimer la pauvreté, endigue les effets les plus pernicieux du phénomène de paupérisation.

Cette législation allait même plus loin. En Lévitique 25 et en Deutéronome 15 est mentionnée une pratique qui s’appelle l’année sabbatique ou l’année du Jubilé. Le jubilé est un rite qui se répète tous les sept ans. Lors de l’année du jubilé, les dettes doivent être remises aux débiteurs et les esclaves - Israël en connaissait - doivent être libérés. Les exégètes de l’AT se demandent si la pratique septennale du Jubilé est une législation idéale ou une réglementation concrète et applicable. Elle n’a certainement pas été appliquée à toutes les périodes de la vie d’Israël. Pour ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il s’agisse simplement d’une fiction, la preuve étant que la prescription du Jubilé est assortie de quelques règles casuistiques, par exemple celle-ci : « Tu ne demanderas pas le remboursement des dettes la sixième année. » S’il a fallu préciser la règle, c’est qu’à certaines périodes, elle a été appliquée. Israël a tenté de construire autour de ce déséquilibre dans la répartition des richesses un filet de sécurité, dans le but de réduire les inégalités les plus cinglantes. Cela n’a pas suffi. C’est la raison pour laquelle les prophètes vont donner de la voix : « Tu t’es gonflé d’orgueil à force de richesses » dit Ezéchiel. (Ez 28,5) « Ils battent le record du mal, ils ne respectent plus le droit de l’orphelin et ils réussissent », dit Jérémie. (Jr 5,28) Dieu se fait le protecteur des pauvres, car les pauvres sont les sans-voix. Les prophètes vont, au nom de Dieu, protester contre le mépris envers les pauvres, dont la fragilité sociale les expose à l’arbitraire et au pouvoir des riches. De la part des prophètes qui constatent l’échec, en tout cas partiel, du filet de protection deutéronomien vont se lever ce qu’on appelle les « malédictions contre les riches ». Attention, ce terme est très mal choisi, car il ne s’agit pas à proprement parler de malédictions. Vous savez qu’on les retrouve dans le discours dans la plaine : « Malheureux vous les riches, vous avez votre consolation. » (Lc 6,20) Jésus lui va s’inscrire dans la ligne de cette prophétie sociale. Mais je le disais : le terme est mal choisi. Quand Jésus dit cela, il utilise une interjection : « Houaï » en grec, qui reprend l’expression emblématique de la lamentation prophétique. Lorsque les prophètes disent : « Malheur ! Malheureux les riches ! », ils ne les envoient pas au diable. Ils entonnent la lamentation funèbre devant les riches ! Rhétoriquement, symboliquement c’est assez fort ! « Malheureux vous les riches, nous entonnons devant vous le chant des morts. » Et pourquoi entonnent-ils le chant des morts ? Parce que les riches n’ont pas entendu l’appel à partager leurs biens, qui émanaient de la générosité du créateur. Ils n’ont pas entendu cet appel à dé-fragiliser la condition de l’orphelin, de l’étranger et de la veuve.

Une spiritualité de la pauvreté choisie

Par contre, développer une spiritualité du pauvre nous est utile par la signification que dégage la pauvreté. Quelle signification dégage la pauvreté ? Jusqu’à l’excès, elle est l’image d’une vie radicalement, totalement dépourvue de la fascination de l’argent. Je parle d’une pauvreté choisie. La pauvreté choisie nous interroge par sa radicale dépossession face à l’argent. Elle est un signe non pas d’une condition parfaite, mais elle est un rappel symbolique de cet appel à nous dé-fasciner du pouvoir de l’argent. Le fait que, dans le monde, des groupes, des communautés, des hommes, des femmes, veuillent vivre ce signe du dénuement nous est un signe du danger auquel nous sommes exposés par la fascination d’un argent que nous plaçons sur le piédestal de Mamon. Voilà ce parcours. Je me réjouis que nous ayons maintenant un moment pour en débattre ensemble.