Conférence:Jean Calvin, père du protestantisme français ?

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Matthieu ARNOLD
France France
  • Qualité : Professeur

Secteur disciplinaire : Sciences de l'Homme et des Humanités

Spécialité : Histoire moderne.

Théologie Thématiques : Allemagne - Réformation - Histoire des femmes

Établissement : Université Marc Bloch - Strasbourg II

   Groupe de recherches sur les non conformismes
   des XVIè et XVIIè siècles
   et l'histoire des protestantismes
  
   Palais universitaire
   Place de l'Université
   67084 STRASBOURG CEDEX}}}
  • Confession : Luthérienne
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par Matthieu ARNOLD, Professeur d'histoire du christianisme moderne et contemporain (faculté de théologie protestante de l'université de Strasbourg)

publié dans Positions Luthériennes, 2009, n°2

À la mémoire d’Étienne Trocmé

En nous interrogeant sur Calvin comme du « père du protestantisme français », nous n’entendons pas évaluer l’influence, jusqu’à nos jours, du Réformateur sur le protestantisme français, dans sa version réformée, ni, dans un autre sens, prendre la mesure de la fidélité de ce protestantisme à celui dont il célèbre le 500e anniversaire de la naissance. D’ailleurs, sans doute les ruptures avec la théologie (providence, création…) et l’éthique (troisième usage de la Loi…), avec le style (souvent polémique) et le ton (prophétique) du Réformateur l’emportent-elles sur les continuités… Mais il nous importe, en tant qu’historien, d’examiner l’apport de Jean Calvin, de son vivant, à la diffusion et à la consolidation de la Réforme en France. Pour ce faire, quelques remarques sur le contexte propre à la France ne seront sans doute pas inutiles.

Avant la première édition de l’Institution de la religion chrétienne, la situation de la France vis-à-vis de la Réformation est bien différente de celle de sa voisine allemande. En Allemagne, des princes et des villes d’importance se sont tôt ralliés à Luther, et Charles Quint n’a pas eu les moyens militaires et politiques d’appliquer les dispositions de l’édit de Worms, qui frappait les partisans de Luther actuels et à venir de Luther… Des principautés puissantes, comme la Saxe électorale ou la Hesse, sont à la tête du mouvement évangélique, qui constitue une force à la fois religieuse et politique. La lutte de Charles Quint contre François Ier, de même que ses combats contre les Turcs, en Méditerranée, ne lui permettent pas de s’aliéner les princes protestants, aussi fort son désir de rétablir l’unité religieuse soit-il.

En France, les idées de Luther ont connu une diffusion précoce [1] : dès février 1519, l’imprimeur Froben atteste qu’il y a vendu des écrits du Réformateur ; deux ans plus tard, Luther est censuré par la Sorbonne. C’est principalement le traducteur du Nouveau Testament (il paraît en français dès 1523), mais aussi l’auteur d’écrits d’édification (le Betbüchlein est traduit partiellement entre 1524 et 1528 ; les Quatorze consolations – 1520 – suivent) plus que celui des grands écrits réformateurs (le traité De la liberté chrétienne paraît en 1525) ou de textes polémiques qui est connu en France.

Pourtant, les idées évangéliques se heurtent au pouvoir centralisateur de François Ier qui se fait le défenseur de la foi traditionnelle. Au gré de la situation politico-militaire (et du conflit qui l’oppose à Charles Quint), le monarque alterne les mesures de relative clémence et les persécutions à l’endroit des disciples de Luther, qui ne forment pas encore d’Églises instituées, au contraire de que l’on peut trouver alors en Allemagne. De son côté, la Sorbonne tente d’assimiler à l'« hérésie » luthérienne tant les idées des humanistes que celles de mouvements réformistes (qui souhaitent une réforme de l’intérieur, sans rupture avec l’Église traditionnelle) tels que le groupe de Meaux, réuni autour de l’évêque Guillaume Briçonnet. La Faculté de Paris et les autorités politiques n’agissent pas nécessairement de concert : dans les années 1526-1535, les relations entre le Parlement de Paris et la Faculté sont marquées par la méfiance plus que par la collaboration [2] ; en 1530, c’est en partie pour contrer les « traditionnalistes » de la Faculté de Paris, dans leur démarche antihumaniste, que le Roi fonde le Collège des lecteurs royaux, destiné à l’étude du grec et de l’hébreu – et, partant, à celle des textes bibliques.

On sait combien les années 1533 et 1534 ont compté dans la radicalisation de la répression, provoquant la fuite de Calvin et son projet littéraire en faveur des évangéliques français. Le 1er novembre 1533, le nouveau Recteur de l’Université, Nicolas Cop, prononce un discours inaugural auquel Calvin a très probablement mis la main [3] ; ce commentaire des Béatitudes constitue un manifeste évangélique [4] Les Franciscains ayant dénoncé au Parlement ce discours comme hérétique, Cop et ses amis – dont Calvin – prennent la fuite avant même qu’on ne les recherche.

Un an plus tard, les 16 et 7 octobre 1534, éclate la fameuse affaire des Placards : chargés de chercher, en Suisse francophone, un résumé de leur doctrine montrant au pouvoir politique qu’ils n’étaient ni des hérétiques ni des séditieux, les évangéliques français en reviennent avec une confession de foi qui constitue un violent pamphlet contre le coeur de la foi traditionnelle : les Articles véritables sur les horribles, grandz et importables abuz de la Messe papalle : directement contre la saincte Cene du Jesus Christ fustigent les « moqueurs », « pestes », « faulx antechristz » qui défendent l’idée que la messe renouvelle le sacrifice du Christ, la doctrine de la présence réelle et celle de la transsubstantiation, estimant que la messe s’oppose à la Cène comme Bélial au Christ. Insigne maladresse, ou provocation délibérée destinée à faire triompher, en France, un protestantisme de type zwinglien [5] ? En tout cas, cet épisode scelle la fin d’une solution de réforme pacifique en France : suite à l’affichage de ces placards, à Paris, à Blois ou à Amboise, la persécution se déchaîne, s’enflammant de plus belle lorsque, le 6 janvier 1535, les brûlots contre la messe refont surface, accompagnés par un opuscule du même auteur, Antoine Marcourt, le Petit traité de la saincte eucharistie.

* * *

C’est dans ce contexte français – mais aussi en lien avec l’apogée puis la chute sanglante du royaume anabaptiste de Münster en Westphalie, que les partisans de la fois traditionnelle ont tôt fait d’assimiler aux Réformateurs – que Calvin, âgé d’un peu plus de vingt-cinq ans à peine, rédige, dans son refuge de Bâle, son Institutio religionis christianae, qui paraît en 1536. Cet écrit annonce toutes les productions ultérieures de Calvin en faveur des évangéliques français : son discours se déploie dans deux registres, l’apologie et l’exhortation doctrinale. L’apologie, caractérisée par un vocabulaire et un style relevant du genre judiciaire, est manifeste dans l’ultime chapitre consacré à la liberté chrétienne et aux rapports avec le pouvoir politique, ainsi que dans l’Épître au Roi, par laquelle Calvin introduit son écrit :

Je ne demande point sans raison, Tresillustre Roy, que tu vueilles prendre la cognoissance entiere de ceste cause: laquelle, jusques icy, a esté demenée confusement, sans nul ordre de droit, et par un ardeur impetueux, plustost que par une moderation et gravité judiciaire. Et ne penses point que je tasche à icy traiter ma deffence particuliere, pour impetrer retour au pays de ma naissance […]. Mais j’entreprens la cause comme [= commune] de tous les fideles, et mesme celle de Christ: laquelle au jour d’huy est en telle maniere du tout descirée, et foullée en ton Royaume, qu’elle semble advis desesperée. […] Mais toutesfois il fault que nostre doctrine consiste eslevée et insuperable par dessus toute la gloire et puissance du monde. Car elle n’est pas nostre : mais de Dieu vivant et de son Christ […][6].

Quant à l’édification doctrinale – « enseigner quelques rudiments par lesquels ceux qui seraient touchés de quelque bonne affection de Dieu fussent instruits à vraie piété » –, elle concerne tout le corps de l’écrit, puisque l’Institution expose les grands points catéchétiques que l’on trouve entre autres dans les catéchismes de Luther…

I. Le combat contre le « Nicodémisme »

Le contenu apologétique de l’Institution était, grosso modo, le suivant : nous autres, évangéliques, ne sommes en rien des séditieux, opposés aux pouvoirs politiques en place, et pas davantage des hérétiques, puisque nous ne défendons nullement des idées nouvelles.

Selon nous, le premier grand apport de Calvin à la Réforme française, contemporain de la rédaction de l’Institution dès ses premières éditions, fut tout d’abord, dans les années 1530 et 1540, de rassembler la Réforme française et de lui donner conscience de son unité en la séparant de ce qui n’était pas d’elle : spirituels, illuminés, et, surtout, Nicodémites [7] : si le Nicodémisme avait prévalu, assurément toute tentative de créer une Église réformée aurait-elle avorté. Avant de présenter le contenu de ces écrits, on campera brièvement le contexte dans lequel ils ont été rédigés.

Les évangéliques français vivent, jusque dans les années 1550, dans une clandestinité que leur imposent les poursuites et les persécutions dont ils peuvent faire l’objet, si leur foi vient à être découverte. De petits groupes – formés de gens originaires de milieux sociaux divers, dont une proportion non négligeable d’anciens clercs – se réunissent dans des maisons, mais aussi au-dehors, dans des champs ou dans des grottes. Ils partagent la lecture de la Bible et de livres des Réformateurs, la prière et le chant des Psaumes. Seules les églises de Meaux ou de Langres, décimées entre 1546 et 1550, sont organisées autour d’un pasteur, et célèbrent la cène de temps à autre.

Rien qu’avant 1555, on peut compter – ce qui est sans doute une estimation basse – plus de 160 martyrs [8]. Le 8 octobre 1547, Henri II crée un tribunal parallèle au Parlement, responsable des seules questions religieuses : durant les années 1548-1550, cette cour émettra près de 450 condamnations dont 60 à mort. L’Édit de Chateaubriant (26 juin 1551) défend, « sous peine de confiscation de biens, et punition corporelle », l’introduction, dans le Royaume, de livres de Genève et « autres lieux et pays notoirement séparés de l’union et obéissance de l’Église du saint siège apostolique »[9].

La question du comportement à adopter par les évangéliques français n’est donc pas toute théorique : pour qui ne veut ou ne peut trouver refuge à l’étranger, faut-il adopter une attitude de conformisme extérieur, en dissimulant ses croyances et en simulant celles de la foi traditionnelle [10], plutôt que de risquer le bûcher ? Cette attitude semble avoir été privilégiée par les élites sociales, les petits artisans fournissant le gros des « hérétiques » passant devant les tribunaux.

Pour justifier ce comportement, où l’on se conformait à tous les rites catholiques tout en croyant aux idées évangéliques, nombreux étaient ceux qui se réclamaient de Nicodème – qui « vint, de nuit, trouver Jésus » (Jn 3, 1) –, d’où le sobriquet dont Calvin les affubla.

L’historien contemporain se gardera de reprendre le jugement moral de Calvin à leur propos. Par ailleurs, sans nécessairement admettre que ces personnes étaient unies par une doctrine justifiant à la fois la dissimulation des croyances évangéliques et l’accord feint avec les croyances traditionnelles [11], il reconnaîtra que les « Nicodémites » partageaient principalement la crainte de la persécution [12].

Le premier écrit de Calvin sur ce thème est contemporain de son premier séjour à Genève (1536-1538) : les Epistolae duae de rebus hoc saeculo cognitu necessaris (1537) sont des lettres ouvertes à ses anciens amis Louis du Tillet (après avoir accompagné Calvin en exil, il était retourné en France) et Gérard Roussel, qui avait accepté de devenir évêque d’Oléron.

Quelques annnées plus tard, avec un ton moins intransigeant [13], le Petit Traicté monstrant que c’est que doit faire un homme fidele congnoissant la verité de l’évangile, quand il est entre les papistes (1543) reprend le message développé dès 1537.

Calvin y montre que, à chaque grande étape de la vie du croyant (naissance, mariage, mort), mais aussi dans le quotidien, l’Église catholique impose l’idolâtrie.

Or, au contraire des « Nicodémites », Calvin refuse tout compromis et prône l’absence de tout contact avec l’adversaire : il ne suffit pas de sacrifier à un culte extérieur – la messe, où « le prêtre, en la façon des enchanteurs ou joueurs de gobelets, souffle sur le pain pour l’ensorceler »[14] – que l’on condamne au motif qu’intérieurement, on offre à Dieu un culte spirituel : « Suffit-il que chacun tienne Dieu à part soi pour son sauveur, le glorifiant en cachette ? Mais il requiert plus de nous, disant qu’il le nous faut porter tant en notre corps qu’en notre esprit. Et ajoute la raison : pour ce que tous deus sont à lui [15]. » Mieux vaut encore émigrer. En effet, Calvin ne condamne nullement l’exil – comme un succédané du martyre –, comme le montrera d’ailleurs l’afflux de réfugiés français à Genève dans les années 1550. D’ailleurs, comme nombre de ses contemporains, exilé lui-même Calvin ne considérait nullement que cette condition était plus facile que la vie de ceux restés au pays et exposés à la persécution. Ainsi, en 1561, lorsqu’il dédie un de ses derniers écrits, ses leçons sur Daniel, « à tous fidelles serviteurs de Dieu qui desirent que le regne de Dieu soit droitement establi par le royaume de France », il évoque l’épreuve douloureuse qu’avait constitué pour lui, « ja par l’espace de vingt et six ans », de quitter le « pays de sa naissance » [16].

Il nous semble d’ailleurs, à lire les écrits de Calvin, qu’il ne condamne pas tant la participation à la messe et aux rites traditionnels, donc la pratique nicodémite, que la bonne conscience avec laquelle ceux qu’il qualifie de « Nicodémites » sacrifient à ces rites. Aussi cherche-t-il, à l’aide d’images frappantes, à réduire leurs justifications à néant. Il procède de la sorte en 1544, dans son Excuse de Jehan Calvin à Messieurs les Nicodemites sur la complaincte qu’ilz font de sa trop grand’rigueur, en allant jusqu’à les comparer à des nettoyeurs de latrines :

[…] comme les maistres Fifiz, avec force aulx et ognons s’arment de contrepoison, afin de repoulser une puanteur par l’autre, semblablement ceux cy, afin de ne point flairer la mauvaise odeur de leur idolatrie, s’abbreuvent de mauvaises excuses et perverses, comme de viandes puantes et si fortes, qu’elles les empeschent de toute autre sentiment[17].

Dès le Petit traité…, Calvin s’attache à réfuter toute légitimation théorique à leur attitude, qu’ils fondent sur maintes citations bibliques voire sur ses propres écrits ; le Réformateur estime que, lorsqu’ils prennent conseil auprès de lui, c’est dans le seul but qu’il autorise leur comportement coupable :

[…] ceux-ci, étant presque convaincus en leur conscience que c’est mal fait de se prosterner devant les idoles, s’enquièrent et interrogent de ce qu’ils doivent faire, non pas pour assujettir leur affection à Dieu, en acquiesçant à sa parole, mais afin qu’on leur lâche la bride, et qu’ayant réponse selon leur désir, ils se reposent en leur vice par vaine flatterie [18].

[…] plusieurs interrogent non pas pour savoir la vérité, mais pour avoir réponse convenable à leur désir 19[19].

Mais loin d’acquiescer à cette requête, Calvin invite ses lecteurs à se confier en la providence divine plutôt qu’en une fallacieuse sagesse humaine : « […] ne prenons point de notre avis propre les moyens de nous exempter de péril ou de fâcherie, mais plutôt confions-nous en la providence de Dieu, ne doutant point qu’il ne soit suffisant pour nous contregarder au milieu de mille morts, quand métier serait de venir jusque-là [20]. » En effet, il leur faut accorder à Dieu cette confiance que soit il enlèvera le mal qu’ils redoutent soit il les en retirera :

[…] Madame la Prudence charnelle s’ingère pour jouer son rôle, et produit une raison fort péremptoire : “Qu’adviendrait-il se chacun se voulait déclarer pour servir Dieu purement ?” Je réponds en un mot que s’il plaisait à Dieu, il s’en pourrait ensuivre beaucoup de persécutions, et que les uns seraient contraints de s’enfuir, quittant tous leurs biens, les autres mis en prisons, les autres bannis, les autres même laisseraient leur vie. J’entends, comme j’ai dit, si Dieu le permettait. Mais nous devrions faire cet honneur à Dieu de lui commettre ce qui en pourrait advenir, espérant qu’il y donnerait tel ordre que le mal que nous craignons n’adviendrait pas. […] Quand notre Seigneur nous commande quelque chose, pensons-nous qu’il ne prévoie point les dangers, ou qu’il ne les considère point ? Et les voyant, pensons-nous qu’il ne soit pas suffisant pour nous en retirer [21] ?

Dans la pratique, toutefois, en dépit de ces affirmations, Calvin n’a pas pour objectif d’envoyer – lui qui se trouve à Genève [22] – les Protestants français au martyre. Certes, c’est avec fermeté qu’il combat « contre ceux qui, pour se laver et justifier, falsifient la vérité de Dieu, ou, pour amoindrir leur faute, dérogent à la majesté de ses commandements, ou qui par vaines couleurs se veulent excuser à ce qu’il leur soit loisible de mal faire sans qu’on les reprenne » [23]. Mais quant à ceux qui craignent Dieu et sont de bonne foi, Calvin se garde de les « condamner », de les « réprouver » ou de les « vitupérer ». Il les tient pour des frères, même s’il lui faut corriger leurs vices [24], et leur conseille en premier lieu l’exil : « Qu’il se retirât donc en lieu où il ne fût point contraint de se mêler en telles ordures […] » [25]. Si cette solution n’est pas possible, il leur conseille « de regarder s’il ne lui serait pas possible de s’abstenir de toute idolâtrie » [26], et si, enfin, « leur infirmité les empêche de suivre le conseil qu’ils reconnaissent être le plus sûr et le plus salutaire » [27], il les convie à confesser leur péché devant Dieu, « s’accusant eux-mêmes au lieu de se justifier », et les exhorte à ne « point s’endormir par accoutumance en leur mal » [28].

Le propos théorique très intransigeant de Calvin débouche donc sur des conseils pastoraux qui tiennent compte de la situation des fidèles : « J’entends bien ce que la plupart me diront : “Hélas, il est bien vrai que nous devrions préférer Dieu à tout, mais nous n’avons pas cette force et constance”, ou : “Nous avons père et mère qui nous retiennent ici”, ou : “Nous sommes chargés de ménage : ainsi, que pouvons-nous faire [29] ?” »

En dépit de cette attention à la situation concrète des évangéliques français, Calvin a dû essuyer des critiques puisque, dès l’année suivante, il est contraint d’y répliquer par son Excuse […] à Messieurs les Nicodemites sur la complaincte qu’ilz font de sa trop grand’ rigueur. Introduisant un argument nouveau, Calvin rappelle que l’attitude de Nicodème a évolué : au moment le plus dangereux, il a osé réclamer le corps de Jésus. Calvin insiste aussi sur le statut de son discours, prophétique ; puisqu’il parle au nom de Dieu, c’est donc ce dernier – et non pas simplement sa propre personne – que ses adversaires, mus par la peur ou l’appât du gain, critiquent :

Mais quoy ? qu’ilz entrent en leurs consciences ; et puis qu’ilz me sachent à dire, à quelle intention ilz chantent messe, laquelle ilz congnoissent estre un sacrilege abominable ; et induisent les autres par leur exemple à idolatrer. Qu’ilz respondent à Dieu, et non pas à moy, s’ilz ne regardent pas à s’edifier eux mesmes, non pas selon l’ame, mais pour le bien du corps. […] Et maintenant il m’est avis que je les oy : ‘Qu’on ne nous parle plus de Calvin, c’est un homme trop inhumain. Comment ? si nous le voulions croire, non seulement il nous feroit belistres, mais il nous merroit [mènerait] incontinent au feu. […] nous sommes bien icy ; qu’il se tiene là où il est, et qu’il laisse chacun en repos.’[…] Je voudrois bien povoir impetrer d’eux, aussi bien, qu’au lieu de tenir bon contre moy, en se gaudissant de mes remonstrances, ilz pensassent qu’il faut une fois comparoistre devant Dieu, pour estre jugez par ceste mesme parolle que je leur propose maintenant. [30]


II. Calvin et Genève, à l’origine des Églises réformées françaises ?

A. L’influence doctrinale

Les écrits de Calvin contre les Nicodémites, après son Institution française (1541) et son catéchisme (1542), ont-ils contribué au renversement que l’on observe en France entre 1555 et 1560, où les petites réunions clandestines cèdent la place à des réunions publiques, en plein jour et parfois en plein air, et où, de 1554 à 1561, on passe de zéro à plus d’un millier d’églises « dressées en toutes leurs parties ». Mais son combat contre le Nicodémisme s’était déroulé surtout dans les décennies antérieures. De plus, dès les années 1540, il existait de véritables communautés, mais elles se tournaient notamment vers Strasbourg – et non pas encore vers Genève : Sainte-Foy (1541), Aubigny et Meaux (1542), Tours et Pau (1545).

En tout cas, dès le 24 juillet 1547, afin de veiller à l’encadrement doctrinal et moral (la discipline) des communautés françaises, Calvin envoie une lettre circulaire aux fidèles de France. Toutefois, il leur recommande non pas d’apparaître au grand jour, mais d’en rester à de petits groupes clandestins, sans véritable prétention ecclésiale, et auxquels on pourrait adresser un exposé de la doctrine ; quant aux sacrements, ils doivent se garder de la messe papale et fuir à Genève pour les recevoir : c’est que Calvin n’a pas encore formé le pastorat susceptible de distribuer la cène dans ces communautés.

Alors qu’en 1555 on connaît 6 églises dressées (dont Paris, Meaux, Angers et Poitiers), elles se multiplient de manière étonnante à partir de 1558. Du 26 au 29 mai 1559, a lieu le premier synode national tenu à Paris, où sont représentées (par procuration, sans doute, pour certaines d’entre elles) 72 Églises : il s’agit de traiter de la discipline ecclésiastique et d’adopter une confession de foi. Calvin traîne les pieds, estimant qu’il y a déjà des textes disponibles (son Catéchisme, la Confession de foi de l’Église de Paris, 1557, rédigée en partie par lui, la Confession de foi du chrétien de Théodore de Bèze, 1558), avant d’adresser au Synode un texte qui connaît des modifications, passant de 35 à 40 articles : le préambule, typiquement calvinien, expliquant qu’il n’est de connaissance salutaire de Dieu en-dehors de l’Écriture, est remplacé par cinq articles sur l’essence de Dieu, la Révélation, le canon de l’Écriture, le témoignage intérieur du Saint-Esprit et l’autorité de l’Écriture. Certains historiens en arguent l’indépendance des Églises françaises [31], tandis que d’autres infèrent, de leur caractère mineur, « l’influence fondamentale » de Calvin [32] sur ce texte qui passera à la postérité sous le nom de Confession de foi de La Rochelle. (Sans doute Calvin était-il aussi sensible au fait que la donne politique – en mars 1559, le traité de Cateau-Cambrésis avait scellé la paix entre la France et l’Espagne, après plus d’un demi-siècle de conflits, laissant à Henri II tout loisir de persécuter les Protestants – n’était guère favorable au surgissement des églises réformées en France, et que la tenue du premier Synode national pouvait apparaître aux autorités politiques comme une provocation.) En tout cas, le texte de Calvin ressortit, comme ses tout premiers écrits, au genre de l’apologie – une défense non exempte de polémique : On nous reproche en second lieu que nous sommes schismatiques, pource que nous ne frequentons pas les synagogues papales, mais plutost les fuyons, et nous en tenons separez, et cependant nous nous assemblons par petites compagnies pour invoquer le nom de Dieu, nous edifier en sa crainte, et en la foy de l’Evangile de nostre Seigneur Jesus Christ […]. par tout où on nous voudra donner audience, nous ferons toucher au doigt que les plus grandes devotions qui sont en la Papauté, sont autant de sacrileges abominables, ausquels nous ne pouvons consentir sans nous profaner et deroguer à l’honneur de Dieu. […] Cependant nous pouvons bien protester que nos assemblees se font avec telle reverence, sobriete, modestie, et honesteté, qu’il n’y a de quoy blasphemer le nom de Dieu, ni vituperer la façon que nous y tenons ; mesmes la seule administration de la Cene, telle que nous la gardons, suffit pour descouvrir l’enormité si confuse que chacun voit en la Messe [33].

B. L’envoi de missionnaires en France et le surgissement d’Églises « dressées » à la genevoise

Un des meilleurs connaisseurs de Calvin, Bernard Cottret, estime que, à partir de 1555, « la pastorale “calvinienne de l’exil” s’inverse désormais. Alors que, quinze ou vingt ans auparavant, Calvin exhortait les fidèles à quitter la France, terre d’Égypte ou nouvelle Babylone, la situation se retourne […] : il faut rester dans le royaume pour y imposer la vie évangélique » [34]. Bien plus, entre 1555 et 1562, Genève envoie en France les ministres français qu’elle a formés, et des centaines d’églises sont « dressées » sur le modèle de celle de Genève.

En effet, dans les mêmes années, le nombre des missionnaires expédiés de Genève chaque année passe de 1 en 1555 à 32 en 1559 (11 en 1557 et 22 en 1558). Entre 10 et 15% mourront de mort violente. Le 5 septembre 1557, rue Saint-Jacques, à Paris, est surprise une réunion « clandestine » d’environ 400 participants. Près d’un tiers sont arrêtés, dont une trentaine de dames de la noblesse ; six d’entre elles périront sur le bûcher. Du 13 au 16 mai 1559, ce sont plus de 4000 huguenots qui, chaque soir, se promènent en chantant des psaumes au Pré-aux- Clercs, à Paris ; le roi de Navarre est à leur tête, et ils sont protégés par des gentilhommes. Or, le 2 juin 1559, Henri II signe l’Édit d’Écouen, visant à « extirper l’hérésie », ordonnant à tout un chacun d’abattre les protestants. Le 10 juin, Anne du Bourg, un de ses conseillers ayant défendu la liberté religieuse, est arrêté puis supplicié.

Comment expliquer ce tournant de 1555 ? La quasi totalité des interprètes estiment que Calvin, désormais victorieux des libertins à Genève, peut enfin porter ses regards au-delà de la cité suisse, et Genève envoyer de manière plus systématique des pasteurs en France, dans le but de « dresser » des Églises réformées.

Selon la même ligne exégétique, son souci est plus ancien, mais il a été retardé par les circonstances, comme en témoignent des lettres des années 1547-1554, où il adresse un exposé de sa doctrine aux uns, et demande aux autres d’établir la discipline et d’avoir un pasteur élu avant de célébrer les sacrements [35], consignes qu’il dispensera de manière plus systématique à partir de 1555 : il faut, avant de célébrer la Cène, que soit établie une « forme d’Église ».

Des considérations théologiques légitiment aussi cette attente (on peut voir chez Calvin, comme chez Luther, le souci de laisser l’initiative à Dieu, seul souverain) :

[…] tout comme nous pouvons entrer quand la porte est ouverte, de même les serviteurs du Seigneur progressent quand le moyen leur est donné. La porte est fermée quand il n’apparaît nulle espérance de profiter. Or, de même que, quand la porte est fermée, il vaut mieux chercher une autre voie pour entrer que de nous tourmenter pour rien, et nous travailler sans propos [36]. Mais le mouvement missionnaire de Calvin et de Genève, à partir de 1555, répond aussi – les historiens le signalent plus ou moins explicitement – à une forte demande de la part de communautés françaises, demande qui remonte même au début des années 1550 : les envois de Genève répondent tous à des requêtes précises – et officielles – adressées à la Compagnie des Pasteurs par des communautés locales.

Il n’en demeure pas moins que c’est Calvin qui choisit, parmi les réfugiés d’origine française venant à Genève, les candidats au ministère en France, en tenant compte avec soin du lieu de leur ministère. C’est à Genève aussi que ces hommes reçoivent – notamment au travers des cours de Calvin – une formation les préparant à exercer leur ministère avec une très grande efficacité [37].

Parallèlement à l’envoi de missionnaires, Calvin accentue, durant la même période (1555-1564) son influence par le biais d’écrits : « Le livre imprimé représente une arme fondamentale dans la stratégie missionnaire de Calvin [38]. » Les écrits de Calvin (qui, dans les années 1550, constituent un quart des exportations de Genève vers la France) sont imprimés d’autant plus aisément et massivement à Genève que, alors que jusqu’en 1549 Jean Crespin y était le seul imprimeur, entre 1550 et 1559, suite notamment à l’édit de Châteaubriant (1551), renforçant les mesures contre l’« hérésie », plus de soixante imprimeurs s’installent à Genève. (Les pouvoirs publics n’en autorisent d’ailleurs qu’un petit tiers à exercer leur métier.)

Par ses commentaires bibliques traduits en français, notamment, ainsi que par ses lettres de réconfort [39], le Réformateur fortifie les évangéliques français persécutés. En effet, Calvin y exhorte les individus comme les communautés à la fidélité dans la persécution. Quelques exemples suffiront à l’illustrer.

En 1555, il correspond avec cinq pasteurs missionnaires arrêtés près de Chambéry alors qu’ils se rendaient en France dans leurs nouvelles paroisses. En 1557, il s’adresse aux femmes emprisonnées, suite au culte de la rue Saint-Jacques, sans les détourner du martyre :

[…] puisqu’il a pleu à Dieu de vous appeler à soy aussi bien que les hommes [...]il est besoing que faciez vostre debvoir pour luy donner gloire, selon la mesure de grâce qu’il vous a départie […]. Puisque Jésus- Christ est mort pour vous et par luy espérez salut, aians esté baptizées en son nom, il ne fault point estre lasches à luy rendre l’honneur qui lui appartient [40].

En 1558 et en 1559, Calvin rédige des lettres destinées à l’ensemble des fidèles de France ; ainsi, à l’occasion d’une recrudescence des persécutions, suite à l’édit d’Ecouen :

Et sil faut que vous soyez sacrifiéz pour signer et ratifier vostre tesmoignage, que vous preniez aussi courage de surmonter toutes les tentations qui vous en pourront destourner. Car c’est bien raison que nous souffrions d’estre gouvernéz par la main d’un si bon Père, combien quelle nous semble dure et aspre. […] Or puisque nostre Seigneur Jésus n’a point espargné son sang pour confermer la vérité de l’Evangile où nostre salut gist, ce n’est pas raison que nous refusions de l’ensuyvre, sur tout puisque nous sommes asseuréz, quoy que nos ennemis machinent, que tout sera converti à nostre salut. […] S’il ne semble pas du premier coup que la constance de ceux qui sont examinéz profite, ne laissez pourtant de vous acquitter de vostre devoir, et remettez à Dieu le profit qui reviendra de vostre vie ou de vostre mort, pour édifier son Église. Car il en saura bien retirer le fruict en temps et en lieu. Et d’autant plus que les méchants taschent d’exterminer de la terre la mémoire de son nom, il donnera vertu a nostre sang de la faire florir dautant plus [41].

De même, en novembre 1559 :

Le principal qui nous puisse estonner, est de voir la cruauté si énorme qu’on exerce sur nos pauvres frères. Et de faict c’est un spectacle terrible et pour faire frémir les inconstants. Mais il faudroit regarder d’autre part la constance invincible que Dieu leur donne. […] Quant à vous, mes frères, ayez en révérence le sang des martyrs qui est espandu pour le tesmoignage de vérité, comme desdié et consacré à la gloire de nostre Dieu. Et puis appliquez-le à vostre édification, vous incitant à les ensuyvre. Que si vous ne sentez encores en vous telle préparation, priez Dieu qui l’y mette, gémissans à cause de vostre vice, qui vous retire de vostre debvoir […][42].

Enfin, à partir de 1561, Calvin s’adresse de plus en plus fréquemment à la haute noblesse de France (Charles IX, le roi et la reine de Navarre, Coligny…), dans des lettres aux forts accents missionnaires [43]. Toutefois, le Réformateur s’oppose à la solution militaire vers laquelle se dirigent ces princes protestants, et il est particulièrement affecté par le déclenchement – dû à l’action des Guises, avec le massacre de Vassy – de la première guerre de religion. Il n’en sollicite pas moins des fonds pour la guerre, notamment auprès du Strasbourgeois Jean Sturm.

* * *

Calvin a donc voulu de longue date la création d’Églises réformées en France ; diverses circonstances l’ont empêché de concrétiser ce projet avant la seconde moitié des années 1550 ; par ses écrits, tout comme par la formation – au sein de l’Académie de Genève – et l’envoi de missionnaires, le Réformateur est à l’origine des Églises protestantes en France ; de groupuscules d’individus épars, réunis autour de la Bible, il a voulu et à réussi à faire, en un temps record, de véritables Églises fidèles au modèle genevois. Voilà pour le faire-part officiel signalant la naissance des Églises réformées en France, et nous pourrions arrêter là notre exposé, avec des accents héroïques, comme le font la plupart des auteurs – y compris les meilleurs : cette thèse, défendue par Robert Kingdon en 1956 (et esquissée par Pierre Imbart de la Tour plusieurs décennies auparavant [44] ), a été reprise durant plus de 50 ans, sans guère de modifications.

* * *

Pourtant, lors d’un précédent anniversaire, celui du quatrième centenaire de la confession de 1559, un historien avait émis une thèse suggestive, qu’à notre connaissance nul n’a réfutée depuis. Nul ne l’a réfutée, mais il est vrai que peu l’ont connue : s’inspirant sans doute des paraboles de Jésus, où les trésors sont généralement cachés, Étienne Trocmé, qui était aussi – et surtout – un grand exégète du Nouveau Testament, a tout fait, ou presque, pour que ses lignes échappent aux spécialistes contemporains de Calvin même les plus avertis [45], puisque son article s’intitule : « Une révolution mal conduite. À propos d’un centenaire et d’un livre »[46]. Pas de nom ou de date susceptible de renvoyer à Calvin… Pour autant, la thèse de Trocmé ne mérite pas l’anonymat, loin s’en faut.

Pour Trocmé, en opposition à Kingdon, les 88 prédicateurs adressés par Genève aux Églises de France n’ont pas été « les exécutants du grand dessein conçu à Genève » (p. 161) que Calvin a pu mettre en oeuvre une fois débarrassé des luttes intestines dans la cité de son exil. (Trocmé n’accorde pas à « l’hostilité des autorités municipales [de Genève] entre 1548 et 1554 » un caractère « décisif » – p. 164 – dans le manque d’intérêt missionnaire de Calvin.) Au contraire, encore dans les années 1550, Calvin n’avait pas perdu espoir de provoquer une décision au sommet, plan qui ne s’accommodait guère de l’envoi massif de missionnaires et de l’érection de communautés dressées à la genevoise :

[Calvin] était assez adroit pour ne laisser échapper aucune occasion de mériter la reconnaissance ou susciter l’intérêt de tel ou tel haut personnage, mais assez soumis à la volonté divine pour attendre avec patience le moment où Dieu donnerait à ses efforts le couronnement indispensable : la décision royale d’entreprendre la réforme de l’Église. (P. 162.)

En quoi des mouvements de masse ou des efforts trop voyants pour former des missionnaires à destination de la France auraient-ils pu favoriser les progrès de l’influence de Calvin dans les milieux dirigeants du royaume ? En rien. Au contraire, ils auraient risqué de le rendre plus suspect encore qu’il n’était. Calvin l’a senti, qui a déconseillé, jusqu’en 1554-1555, la formation d’Églises organisées sur le sol français et attendu 1558 pour s’occuper de donner à Genève l’Académie qu’elle aurait pu avoir dix ou quinze ans plus tôt. (P. 163.)

Or, selon Trocmé, si Genève a tardé à fonder l’Académie, c’est parce qu’elle-même n’en ressentait guère la nécessité, vu ses faibles besoins en ministres et en docteurs. Toujours selon notre auteur, la crainte des persécutions n’explique pas, à elle seule, « le long retard avec lequel se sont constituées, à de rares exceptions près, les Églises réformées de France » (p. 163). Il voit dans ce retard l’influence de Calvin, qui poussait les élites à l’émigration et « mettait à la formation d’Églises sur le sol français des conditions si rigoureuses (présence d’un « ministre » et d’un Consistoire, exercice effectif d’une discipline) qu’elles équivalaient à une interdiction » (idem). Cette attitude contraste avec ce que Calvin a toléré au pays de Vaud (il y a supporté le régime ecclésiastique des Bernois), et rejoint ses appels à la prudence [47]. Alors que la plupart, sinon la totalité des auteurs donnent une interprétation positive à ces exigences (des pasteurs et la discipline) de Calvin (et donc au « retard » qui lui est imputable), Étienne Trocmé, nous le verrons plus loin, en fait une exégèse plutôt négative.

Si Calvin n’a pas favorisé la constitution d’Églises indigènes en France, et qu’il l’a même freinée, on peut en déduire que, plutôt que de constituer la réalisation spontanée d’un projet longuement mûri, les envois des années 1555-1562 ont été arrachés à Calvin : « On peut se demander si le Réformateur n’a pas attendu, pour se lancer dans une entreprise assez provocante à l’égard des autorités françaises, d’être assiégé de requêtes émanant d’Églises à qui il fallait d’urgence des pasteurs et qu’il ne savait comment satisfaire. » (P. 164.)

Plus largement, c’est, selon Étienne Trocmé, à un très ample mouvement de la base, né en France et indépendant de Calvin, que l’on assista à partir du milieu des années 1550 : « À partir de 1555, la Réforme française a débordé son initiateur, en prenant une tournure révolutionnaire » (p. 165). Trocmé parle de « révolution », au sens où c’est pour « l’action de masse », plutôt que pour la « patience diplomatique », prônée par Calvin, qu’optent brusquement les évangéliques français (p. 165) : en témoignent l’affaire de la rue Saint- Jacques, les rassemblements au Pré-aux-Clercs ou le Synode national de 1559. Il s’agit de contraindre le pouvoir de céder – au moment même où la répression ne diminue guère… Et si certaines communautés ont exercé une influence et un leadership en la matière, comme le reconnaît Trocmé, ce ne fut nullement la cité suisse : « L’exemple et l’inspiration venaient, non de Genève, mais de l’Église de Paris […] » (p. 165).

Trocmé peut donc conclure :

Loin d’être le résultat d’un complot ou d’une intrigue dirigée de Genève ou d’ailleurs, le grand mouvement de fondation d’Églises de 1555-1562 avait donc des racines sociologiques profondes. De là son ampleur, sa brutalité, peut-être aussi son caractère éphémère et sa perméabilité aux tentations politiques. » (P. 166 [48].)

Or, pour Trocmé – et ici, notre auteur ne dépouille pas seulement Calvin de l’initiative de la Réforme en France, mais il le place sur le banc des accusés –, ce mouvement « aurait sans doute été moins violent et plus contrôlable si Calvin n’avait, avant 1555, pesé de tout son poids sur les protestants français pour les empêcher de former des Églises » (p. 166). « [Calvin] porte une part de responsabilité dans l’échec de la Réforme en France, pour l’avoir trop longtemps freinée avant 1555 et trop peu conduite après cette date » (p. 165.)

Comment cela ? « Calvin est […] en partie responsable du fait que les Églises réformées de France étaient trop jeunes et insuffisamment mûries lors de l’épreuve de 1559-1562 », et que, faute d’accorder une importance suffisante à la discipline, elles ont été « pressées de s’assurer la coopération des autorités […] et par conséquent de se lancer dans des aventures politiques » (p. 166). Mal armées pour s’opposer aux ambitions des politiques, les Églises l’ont été parce que – au contraire de ce qu’estimait Kingdon –, Genève n’avait pas formé à merveille ses missionnaires ni envoyé en France la fine fleur des pasteurs : « À un certain nombre d’exceptions près […] », ces prédicateurs « étaient mal préparés à leur tâche, faute d’études régulières et d’expérience pastorales » (p. 166-167), en raison de la fondation tardive de l’Académie de Genève.

Enfin, selon Trocmé, Calvin lui-même porte directement une part de responsabilité dans ce que l’on a appelé la « politisation » du mouvement évangélique en France (et donc dans les guerres qui en ont résulté) : même dans les années 1559-1562, l’idée que l’on pourrait gagner le Roi et la Cour à la Réforme a empêché Calvin de mettre un terme au « recours à la violence ou aux intrigues politiques » (p. 167), en adoptant, par exemple, une « attitude légèrement ambiguë au moment de la conspiration d’Amboise » (idem).

Le réquisitoire est donc sans appel : « […] il est faux de dire que l’impulsion principale est venue de Genève au cours de la grande crise qui marque en France ces années décisives. C’est du peuple protestant, las de trop attendre, qu’est partie la grande vague. » (P. 167.) Calvin « n’a eu qu’un rôle d’appoint ». « Qui pis est, ce rôle n’a même pas été joué avec la décision, la rapidité et l’énergie nécessaires. » (Idem.)

On ne saurait écarter cette thèse suggestive d’un revers de main : rapportés au surgissement de centaines voire de milliers de communautés en France, les 88 pasteurs envoyés par Genève constituent un nombre infime, et arguer de leur zèle missionnaire est bien insuffisant pour leur imputer la naissance de toutes ces Églises.

C’est bien en réponse aux demandes des communautés françaises que Genève leur envoya – en nombre trop limité [49]– des pasteurs, et non pas sur l’initiative généreuse de Calvin.

* * *

Le Réformateur n’a donc pas initié la Réforme en France ; pour autant, l’a-t-il freinée ?

Que Calvin n’ait pas voulu que des Églises fussent dressées plus tôt, cela semble difficilement contestable. Mais que, avant 1555, il aurait eu pleinement le loisir, qu’il aurait pu se consacrer à une entreprise missionnaire de grande envergure à destination de la France, le « pays de sa naissance », cela paraît plus difficile à trancher. Et puis, le choix, pour tous les huguenots, du martyre plutôt que du recours aux armes aurait-il permis d’éviter la politisation du protestantisme français, et donc les guerres de religion, comme le pense Étienne Trocmé ? Pour notre auteur, devant l’ampleur du surgissement des protestants, les tribunaux et la machine répressive auraient été débordés, et les autorités se seraient rendu compte de l’absurdité du massacre d’hérétiques par milliers… Il est permis de douter de l’efficacité de cette stratégie pour la survie du protestantisme français : les années 1572 ou 1685 montrent que tant le pouvoir royal que la base acquise à la foi traditionnelle n’ont pas reculé devant l’ampleur des massacres, des emprisonnements, des déportations et des exécutions…

En tout cas, la thèse de Trocmé a le grand mérite de nous apprendre que la constitution des Églises réformées françaises ne s’est pas davantage décrétée au niveau du pouvoir politique qu’au niveau des autorités religieuses – fussent-elles Genève et Calvin –, mais que ces dernières ont répondu à un large mouvement de fond. Pour autant, ce mouvement de fond n’est pas né comme par miracle : il a été nourri, dès 1536, par les écrits de Calvin, qui, à partir de 1541, avait opté pour la langue française, élargissant ainsi la culture du débat théologique. Calvin est donc bien le premier responsable de la demande massive qui lui a été adressée par les communautés de France à partir des années 1550, et à laquelle il lui a fallu répondre tant bien que mal.

Conclusion

Aux éléments historiques dégagés par notre étude, nous voudrions ajouter deux points de conclusion qui tentent d’actualiser ces données.

1. Dès 1559, les modifications que le Synode national apporte au texte de Calvin montrent que – conformément aux intentions de Luther et de Calvin – la Réformation relève de la conviction et de la persuasion, du débat au sens le plus noble du terme, grâce à une théologie accessible à tous. Il faudrait s’en souvenir, à l’heure où les Églises contemporaines – les unes sans doute par tradition, les autres, probablement, par incurie théologique – oscillent plutôt, dans leurs prises de parole (à usage interne comme externe), entre argument d’autorité et consensus mou ou suivisme du « politiquement correct ».

2. L’accueil massif des exilés français à Genève, mais aussi la mission à destination de la France et le rejet clair du Nicodémisme ont permis la survie puis l’expansion du protestantisme français. Qu’on se garde bien de l’oublier – et ce serait sans doute la plus belle manière de commémorer 1509 –, en apportant le soutien le plus résolu aux communautés chrétiennes persécutées de par le monde.


Notes

  1. Voir, sur cette question et sur ce qui suit, Francis Higman, La diffusion de la Réforme en France 1520-1565, Genève, 1992.
  2. Voir Francis Higman, La diffusion de la Réforme…, p. 49.
  3. Voir Jean Rott, « Documents strasbourgeois concernant Calvin : I. Un manuscrit autographe : la harangue du recteur Nicolas Cop », in : Regards contemporains sur Jean Calvin. Actes du Colloque Calvin, Strasbourg 1964, Paris, 1965, p. 28-49.
  4. Le discours parle ainsi du Christ, « qui verus est et vnus apud patrem intercessor » (ibid., p. 44), et affirme plus loin : « Quin etiam mercedem nobis proponit, quum praemiis nemo duci debeat, sed gratis operam dare Christo, solam Dei gloriam querere, nihil formidine poene aut gehenne agere. » (P. 45.) Le sola gratia est pareillement exprimé sans ambiguïté (p. 46 et 47 – « […] Paulus […] contendit multis rationibus reconciliationem et iustificationem ex conditione nostre dignitatis aut nostris meritis non pendere »). Ce texte a aussi des accents érasmiens, comme l’illustre par exemple l’emploi de la formule « philosophia Christi » (p. 45).
  5. Les Placards utilisent notamment, contre l’idée d’une présence réelle de Jésus-Christ dans les espèces de la Cène, l’argument zwinglien selon lequel depuis qu’il est monté au ciel, Jésus se trouve à la droite de Dieu et ne saurait, par conséquent, être simultanément « en la terre ».
  6. Epistre au Roy, première édition française, Genève, Michel Du Bois, 1541. (Cité d’après Francis Higman, La diffusion…, p. 111.)
  7. « Pour Calvin, pas de véritable « réforme » sans rupture. » (Marianne Carbonnier, Patrick Cabanel, Une histoire des Protestants en France, Paris, 1998, p. 24.)
  8. Autre chiffre avancé par les historiens, celui des 600 réformés français exécutés pour hérésie entre 1540 et 1560, soit environ 10% des personnes arrêtées pour ce motif. (Voir Marianne Carbonnier, Une histoire des Protestants en France, Paris, 1998, p. 24.)
  9. Voir Francis Higman, La diffusion de la Réforme…, p. 191.
  10. « Dissimulation se commet en cachant ce qu’on a dedans le coeur. Simulation est plus, c’est de faire semblant et feindre ce qui n’est point. » (Calvin, Petit Traité…, in : OEuvres choisies. Édition présentée, établie et annotée par Olivier Millet, Paris, 1995, p. 140.)
  11. Voir Carlo Ginzburg, Il Nicodemismo. Simulazione e dissimulazione religiosa nell’Europa del’500, Turin, 1970.
  12. Albert Autin, La Crise du nicodémisme, 1535-1545, Toulon, 1917.
  13. Voir l’introduction à cet écrit dans Calvin (éd. Millet), p. 130-131.
  14. Jean Calvin, Petit traité… (éd. Millet), p. 151.
  15. Ibid., p. 140.
  16. Voir Max Engammare, « Une certaine idée de la France chez Jean Calvin l’exilé », Bulletin de la SHPF 155 (2009) [Calvin et la France, éd. Bernard Cottret et Olivier Millet], p. 15-27 (ici, p. 18).
  17. Voir Francis Higman, Lire et découvrir. La circulation des idées au temps de la Réforme, Genève, 1998, p. 415.
  18. Jean Calvin, Petit traité… (éd. Millet), p. 133-134.
  19. Ibid., p. 151-152.
  20. Ibid., p. 136.
  21. Ibid., p. 172-173.
  22. « Je sais aussi qu’il y en a quelques-uns qui se pensent bien justifier en disant qu’il m’est bien facile de parler ainsi, quand je suis loin du danger […] » (ibid., p. 175).
  23. Ibid., p. 177.
  24. Voir ibid., p. 177-178.
  25. Ibid., p. 179.
  26. Ibid., p. 180.
  27. Ibid.
  28. Ibid.
  29. Ibid.
  30. Francis Higman, La diffusion de la Réforme, p. 185 et 186.
  31. Ibid., p. 222.
  32. Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission de l’Église, Lyon, 2008, p. 152, qui parle de « quelques additions seulement ». Voir encore, par ex., Yves Krumenacker, Calvin. Au-delà des légendes, Montrouge, 2009, p. 400, qui choisit une voix médiane : «Le texte reste fidèle à Calvin, mais la modification montre sans doute un certain désir d’autonomie des “colonies”, comme les appelle Bèze, par rapport à Genève. » Bernard Cottret commente en ces termes les propos de Morel à Calvin, selon lesquels « Nous avons cru bon de faire quelques additions à votre confession, mais en n’y changeant que très peu de choses » : « Peu de changements ? La litote ne saurait tromper l’historien. » (Calvin. Biographie, p. 249-250.)
  33. Cité par Francis Higman, La diffusion de la Réforme, p. 227 et 229.
  34. Bernard Cottret, Calvin. Biographie, Paris, 1995, p. 248.
  35. Voir par exemple Yves Krumenacker, Calvin…, p. 396.
  36. Sicuti enim ostio aperto patet ingressus : ita progressus faciunt servi Domini, quum datur facultas. Clauditur ostium, ut nulla spes fructus ostenditur. Sicuti autem ostio clauso novum iter potius ingredi convenit quam ultra tendendo, frustra nos inutili labore fatigare […]. (Opera Calvini [= OC] 50, 31, Commentaire de 2 Corinthiens 2, 12 ; traduction Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission…, p. 61, modifiée par nos soins.)
  37. Voir Robert Kingdon, Geneva and the Coming of the Wars of Religion in France 1555-1563, Genève, 1956, p. 14. Thèse reprise par Peter Wilcox, « L’envoi de pasteurs aux Églises de France », BSHPF 139 (1993), p. 347-374, puis par Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission…, p. 143-147.
  38. Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission…, p. 156.
  39. Voir Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission…, p. 189-192.
  40. Jean Calvin, Lettres françaises. Recueillies pour la première fois et publiées d’après les manuscrits originaux par Jules Bonnet, tome II, Paris, 1854, p. 147 ; septembre 1557.
  41. Jean Calvin, Lettres françaises…, tome II, p. 275, 277 et 278 (// CO 17, 571-572) ; juin 1559.
  42. Ibid., p. 301 et 305.
  43. « Et de fait, le restablissement d’un tel royaume merite bien que rien n’y soit espargné, et par plus forte raison le devoir est encore beaucoup plus grand à procurer que le regne du fils de Dieu, la vraye religion, la pure doctrine de nostre salut qui sont choses plus pretieuses que tout le monde, soyent remises en leur entier. » (Au roi de Navarre, 16 janvier 1561, OC 18, 312 : Ep. 3314.) Ce passage est cité par Andrew Buckler, Jean Calvin et la mission…, p. 191, qui donne également d’autres exemples des lettres de Calvin à la haute noblesse de la France.
  44. Pierre Imbart de la Tour, Les origines de la Réforme, t. 4 : Calvin et l’Institution Chrétienne, Paris, 1935.
  45. Nulle mention, par exemple, chez Bernard Cottret, Calvin. Biographie, Paris,1995, ou chez Willem van’t Spijker, Calvin. Biographie und Theo - logie, Göttingen, 2001.
  46. Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses 39 (1959), p. 160-168.
  47. Trocmé évoque notamment « ses interventions à propos du Synode de 1559 » (p. 164), lequel se situe toutefois dans un contexte politique très précis et, nous l’avons vu, très défavorable aux expressions publiques du protestantisme français…
  48. Trocmé parle de l’ « attrait exercé par la discipline ecclésiastique […] sur une population déroutée par les conséquences sociales de l’inflation chronique », ou encore de la « réforme des moeurs » ; par contre, il ne dit rien de causes spécifiquement religieuses de ce « grand mouvement »…
  49. Calvin lui-même était conscient de l’impossibilité de répondre à la demande considérable venant de la France, comme en témoigne sa lettre, souvent citée, adressée en mai 1561 au Zurichois Heinrich Bullinger, où il déclare que les ressources en hommes de l’Église de Genève son épuisées (OC 18, Ep. 3397).