Conférence:Jean Calvin : Une théologie marquée par l’héritage et l’originalité

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Conférénce donnée en 2009 par le pasteur Philippe AUBERT, Président du Consistoire réformé de Mulhouse


L’héritage humaniste

Calvin est un homme qui a pensé s’inscrire pleinement dans le grand projet de l’Humanisme du seizième siècle. Passionné par les progrès de la philologie gréco-latine, et surtout par la langue hébraïque, il croit en la supériorité de la culture antique, et, comme la plupart des humanistes dont Erasme est la figure la plus brillante, il espère que le triomphe de cette culture dans la société mettra définitivement l’homme à l’abri de la barbarie.

Malheureusement, à de nombreuses reprises, l’Histoire s’est chargée de prouver le contraire. Dans la première partie de sa vie, le projet de Calvin consiste donc à apporter sa contribution au grand rêve de la Renaissance et d’entrer par la grande porte dans la si convoitée République des Lettres. C’est à Florence, au quinzième siècle, qu’il faut chercher l’acte de naissance de l’Humanisme, et tout particulièrement dans deux ouvrages de Marsile Ficin : La theologia platonica et De christiana religione. Il s’agit d’une formidable redécouverte et d’une réinterprétation originale de la philosophie platonicienne, jusqu’alors supplantée par la pensée d’Aristote. Ficin propose une audacieuse synthèse de la culture antique et de la révélation biblique ; accorder, harmoniser enfin ce que le christianisme naissant avait rejeté. Non sans une certaine naïveté, Ficin établit une généalogie du savoir qui veut démontrer que la philosophie des Anciens comme leur mythologie ne sont que des expressions particulières d’un savoir unique et universel qui se trouve dans les Ecritures. La synthèse de Ficin touchera les intellectuels de l’époque, mais elle aura surtout une immense répercussion sur les arts et les belles-lettres. C’est en pensant s’inscrire dans ce mouvement qu’en 1532, année de la publication du Pantagruel de Rabelais, Calvin publie son premier ouvrage, un commentaire du De Clementia de Sénèque.

Comment Calvin va-t-il passer de l’Humanisme à la Réforme ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, tant Calvin est resté discret sur les circonstances de sa conversion aux idées de Martin Luther. Une chose est certaine, c’est qu’à un moment Calvin bascule et rompt avec ses premières amours pour entrer dans un monde qui ne lui est pourtant pas coutumier, celui de la théologie. Quelques années avant lui, Luther avait connu le même cheminement, c’est là toute l’ambigüité de l’héritage et de la rupture entre l’Humanisme et la Réforme. Outrancier et injuste, à la lecture d’Erasme, Luther s’était écrié : « Du bist nicht fromm. » (Tu n’es pas pieux !)

L’héritage théologique

Maintenant qu’il se trouve dans le camp des Réformateurs, Calvin s’attelle au grand projet qui va guider toute son action : comment christianiser la culture de son temps, puisque selon lui, le catholicisme s’est fourvoyé dans l’idolâtrie ? Dans la droite ligne de Luther, le français assume un double héritage. Sa conception de la cène, de l’autorité des Ecritures, le rejet du culte des reliques et des saints, sa critique de la papauté, tous ces éléments constitutifs de la Réforme se trouvent déjà chez le théologien anglais John Wyclif à la fin du quatorzième siècle, et chez Jean Huss au début du quinzième.

Là encore, tout comme Luther, Calvin n’est pas uniquement l’héritier de ces deux théologiens dont les thèses seront déclarées hérétiques au concile de Constance en 1415 - Jean Huss y sera condamné à mort et brûlé, Wyclif était décédé depuis 1384 –, il intègre à sa réflexion les théories d’une sorte de dissidence intellectuelle annonciatrice des grandes idées réformatrices du seizième siècle et même au-delà. C’est avec Duns Scot (1266-1308) et surtout Guillaume d’Ockham (1300-1350) que se forme cette fameuse Via Moderna, véritable coup de boutoir dans la forteresse du Thomisme. A la suite de ses écoles, les Réformateurs adopteront la distinction et surtout la dissociation entre la connaissance et la croyance. Ils admettent que les idées religieuses ne relèvent pas de la même logique du savoir que d’autres aspects de la connaissance humaine comme les mathématiques ou les sciences naturelles, voire la philosophie. La foi n’est pas réductible au savoir, elle est un don ineffable et gratuit de Dieu.

C’est à Bâle, en 1536, que Calvin fait une entrée remarquée dans l’arène de la théologie avec la publication de L’Institution de la Religion Chrétienne. Si la clarté et la vigueur du style et du raisonnement étonnent, les cinq chapitres qui forment le livre suivent exactement le Catéchisme de Martin Luther (1529). La Loi, à savoir l’Ancien Testament, le Symbole des Apôtres, l’Oraison dominicale, les sacrements, la liberté chrétienne, le tout précédé de la célèbre Epître au Roi.

L’originalité

Dans une œuvre immense, 59 volumes publiés à la fin du dix-neuvième siècle, auxquels il convient d’ajouter les découvertes de nouveaux textes, principalement des sermons, Calvin va élaborer une théologie profondément originale, et par bien des aspects surprenante encore aujourd’hui. Il sort des chemins habituels pour tenter de penser le religieux dans la société qui est la sienne. En fait, Calvin est plus un penseur du religieux qu’un théologien au sens classique du terme.

Dans la biographie qu’il a consacrée au Réformateur en 2000 chez Fayard, Denis Crouzet exprime admirablement le souffle de cette théologie. « On peut supposer que la grande question qui a donné son sens à la vie de Calvin et en fut comme le fil conducteur fut celle qu’il posa à ses auditeurs genevois dans un sermon sur le quatrième chapitre du Deutéronome. C’était la question qu’il devait humblement sans cesse se poser à lui-même et qu’il voulait que les habitants d’une cité élue par la « pure bonté » de Dieu à tous moments se posent. Dieu nous a marqués quand il nous a accrochés au corps du Christ, dans un amour gratuit qui implique une comparaison de nous avec les autres et qui doit susciter une interrogation constante. Pourquoi est-ce que je suis élu ? Pourquoi Dieu m’a-t-il choisi à lui ? Cette interrogation, précisait Calvin, ne devait pas rester sans réponse. Si Dieu a étendu sur nous son « bras fort », c’est par bonté, et cette conscience de la bonté divine doit déterminer une glorification de Dieu, véritable engagement militant. » On trouve dans cette citation tout le souffle, la force et en même temps l’originalité de la théologie de Calvin : la dynamique et la dialectique de l’élection.

Dynamique et dialectique de l’élection

L’élection doit produire une glorification constante de Dieu. Son champ d’action n’est pas l’Eglise, voire le religieux, mais le monde dans ce qu’il a de plus séculier. Calvin ne prône pas un ré-enchantement du monde, il l’était bien trop à son goût, au contraire, il souhaite une sanctification de toute la Création, cette sanctification étant mise en œuvre par chaque individu dans l’exercice de sa vocation. La foi, qui n’est rien d’autre que la réponse humaine à l’élection, a pour défi de changer le monde. Calvin rêve d’une société où la mesure de tout serait la loi divine, mais une loi qui est la réponse responsable du chrétien à l’amour total de Dieu donné en Jésus-Christ. Pas la loi pour la loi, pas la loi par nécessité, mais la loi pour répondre et transformer le monde en théâtre de la Gloire de Dieu. Calvin a parfaitement compris l’incroyable force de l’élection. Il ne l’invente pas, il la trouve dans la Bible, plus particulièrement dans l’expérience religieuse du peuple d’Israël, mais aussi chez l’apôtre Paul et bien évidemment chez Jésus. Dans l’esprit de Calvin, l’élection s’oppose à la multiplicité des dévotions, marque, selon lui, que le papisme n’est qu’une religion du doute. Pourtant, tout n’est pas si simple. Il n’y a pas d’élus sans réprouvés. En effet, en peinture, le calvinisme est un clair-obscur, la lumière du salut n’est jamais aussi bien soulignée que par la noirceur de la damnation.

A partir de ce jeu subtil, Bernard Cottret, dans un article du journal Réforme, posait la question de savoir où situer Calvin et plus généralement de savoir ce qu’est un Réformateur protestant ? Est-ce un prophète ou un apôtre, un nouvel Isaïe, ou un nouveau saint Paul ? C’est un nouveau Robinson, répondait Cottret en faisant allusion à l’œuvre typiquement puritaine de Defoe : Robinson Crusoé, publiée en 1719. « L’activité missionnaire est constitutive du christianisme, elle ne touche pas uniquement les terres lointaines ou les Vendredi du Pacifique, elle est un regard porté sur le monde le plus immédiat. La Réforme protestante s’entend littéralement comme une réforme de voisinage. Calvin est à Strasbourg, ou à Genève même, un missionnaire, un envoyé. Un Réformateur est un homme dans la cité. Calvin a longtemps éprouvé la nostalgie d’un autre destin. Il aurait pu être humaniste, homme de lettres, écrivain, universitaire ou théologien. Il a d’ailleurs été tout cela, écrivain et théologien, mais il l’a été au milieu des hommes, en un siècle renaissant où le statut d’intellectuel se détache péniblement, et comme à regret parfois, de la cléricature. Dieu, mystérieusement en a décidé ainsi pour lui, en l’arrachant à sa tour d’ivoire pour le fixer à Genève après l’avoir mené à Bâle et à Strasbourg. Qu’est-ce que ce singulier mystère de la prédestination ? Le Dieu qui sauve est également celui qui condamne. Cette loi de fer sert à rehausser l’inexplicable mystère de l’élection par Dieu. » [1]

Incontestablement, l’originalité de la théologie de Calvin tient toute entière dans la place centrale qu’il donne à l’élection. A l’oublier, on ne peut que perdre le souffle d’une pensée qui ne se limite jamais à une simple explication de texte, qui ne se confond pas avec une dogmatique d’Eglise en opposition avec le monde, mais qui cherche à comprendre Dieu en se comprenant soi-même.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie

Notes et références

  1. Source à trouver