Conférence:Quels défis pour le protestantisme aujourd'hui ?

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« Quels défis pour leprotestantisme aujourd’hui ? »

450ème anniversaire de l’EgliseRéformée de Nîmes

Nîmes le samedi 19 mars 2011

J’aime bien ce mot défi car il a un double versant. · Sur le premier, il dit une difficulté. Ici celle de vivre et d’annoncer l’Evangile dans un monde qui n’est pas plus prêt que celui d’hier à le recevoir. En effet,quiconque témoigne publiquement d’un Dieu qui se révèle comme le dernier des humains jusqu’à mourir sur une croix doit forcément s’attendre à susciter l’incompréhension, le mépris, l’indifférence voire la contradiction, le refus et l’hostilité. Un tel message, disait Luther, « ne peut être annoncé sans faire de bruit » [1],allant jusqu’à faire des oppositions rencontrées un critère de légitimité de la prédication évangélique.

· Mais sur l’autre versant, le mot défi dit une dynamique et une chance. C’est bien ce qu’exprime l’expression « relever un défi ». En effet, malgré des difficultés réelles, qu’il ne s’agit pas d’occulter, le protestantisme n’a pas vocation à s’enfermer dans une spirale de la désespérance. Il n’est pas condamné à la résignation fataliste, ni à la nostalgie d’un passé glorieux qui lui tiendrait lieu de présent. Ce n’est d’ailleurs pas le sens de cette commémoration. Elle appelle au contraire à analyser lucidement ces difficultés en vue de les surmonter de manière créatrice, d’inventer de nouvelles manières de vivre sa foi et d’en témoigner au cœur des quêtes et des attentes de ce temps.

1. Des défis hérités du passé ettoujours bien présents

1.1 Le défi de la réalité sociologique

· L’historien Emile G. Léonard a montré à quel point le protestantisme est marqué par son passé de minoritaire. Son histoire de luttes et de tribulations a aiguisé et accru, en effet, chez les protestants, le sentiment d’appartenir à une minorité qui, jusque dans l’adversité, protestait pour la vérité. [2] Quelques dates et quelques chiffres suffiraient à montrer que ce caractère de minoritaire constitue l’un des traits permanents du protestantisme français. [3] · Au cours du 20ème siècle, la montée de l’individualisme dans la société,le mouvement de déchristianisation et de sécularisation, l’érosion incontestable des communautés,la désertification des campagnes, la mobilité de la population, ont accentué ce fait minoritaire et la réalité de la dissémination.Une réalité qui n’est pas que géographique ; elle est aussi temporelle (nous vivons des temps« éclatés »), culturelle et même spirituelle. Car la pluralité théologique qui caractérise le protestantisme, accentue encore le sentiment d’émiettement et de dispersion. Les protestants sont en effet organisés en de multiples courants et Eglises. C’est pourquoi dans le titre qui m’a été confié il vaudrait mieux mettre protestantismes au pluriel. Si j’ai toutefois conservé le singulier, c’est parce que mon propos n’a pas la prétention de parler pour l’ensemble du protestantisme mais plus spécifiquement à partir de mon propre enracinement, celui des Eglises protestantes historiques, regroupées au sein de la Fédération protestante de France, notamment les Eglises luthériennes et réformées issues de la Réforme du 16ème siècle, en voie de constituer aujourd’hui en France une Eglise unie.

Il faut bien voir que cette réalité de minorité, de dissémination, de diversité, est d’abord perçue comme une perte qui affaiblit la vie communautaire et rend problématiques la visibilité et le témoignage du protestantisme. Ce que Jean-Paul Willaime a appelé « la précarité protestante » [4].En effet, comment éviter qu’en dessous de certains seuils numériques, la consistance visible de la vie ecclésiale et notamment cultuelle ne s’appauvrisse et ne s’amenuise toujours davantage ?Comment demeurer encore une Eglise qui témoigne de l’Evangile dans l’espace public, quand toutes les forces encore disponibles sont absorbées par la vie ou la survie de la communauté ? Pour autant, si la dissémination est une épreuve qui dérange et met en question, c’est aussi un défi qui provoque, renouvelle, et conduit le protestantisme à retrouver des fidélités enfouies, des ressources de sa tradition qu’il avait oubliées, des éléments de sa vocation qu’il avait perdus et qui ne sont pas sans effet sur son témoignage public. Ainsi, des sondages réguliers soulignent l’arrivée significative dans les communautés de nouveaux membres, qui ne sont pas issus du sérail historique protestant. C’est à mon sens une des mutations fondamentales de ces Eglises historiques aujourd’hui.

1.2 Le défi d’un communication problématique

Mon 2ème point de cette première partie sera pour souligner que le protestantisme a souvent une visibilité problématique et un déficit en communication. Suite à une étude de l’IFOP réalisée à la demande de la Fédération protestante de France auprès des grands médias nationaux, la synthèse soulignait ce déficit de visibilité : « Les protestants on les aime bien, mais existent-ils. Lorsqu’on y prend garde, ce qu’ils disent et font est souvent intéressant, mais se distingue mal, d’autant qu’ils ne savent pas communiquer et semblent parfois ne pas le vouloir. On les dit intelligents, rigoureux et plutôt honnêtes, mais froids et secrets, et tellement divers et dispersés. Ils sont presque invisibles » [5].Les protestants font preuve, en effet, d’une discrétion et d’un effacement qui les rend trop souvent inaudibles et invisibles dans l’espace public. Si certaines des raisons avancées sont bonnes, parce qu’enracinées dans des convictions théologiques, d’autres sont plutôt des alibis qu’il faut débusquer pour qu’ils ne soient pas des handicaps au témoignage de l’Eglise.

Il y a bien sûr cette faiblesse numérique de minoritaires disséminés que je viens d’évoquer. On peut aussi invoquer la pudeur légendaire des protestants. Peut-être parce qu’ils gardent le souvenir douloureux de l’intolérance qui brime les consciences, ils ont tendance à penser que toute affirmation d’une conviction risque de porter atteinte à la liberté d’autrui. Ils pratiquent alors ce que l’on a appelé l’« auto-révocation ».

Sans doute est-il également difficile d’être une Eglise de la Parole dans une civilisation de l’image. Chez les protestants en effet on pourrait dire un peu hâtivement : « circulez, il n’y a rien à voir » ! La distinction des Réformateurs entre Eglise visible et Eglise invisible les amène aussi souvent à peu de considération pour les formes visibles et institutionnelles de l’Eglise,contrairement d’ailleurs à l’enseignement de Calvin (Cf. dessin humoristique paru dans Le Cep).

A quoi il faut ajouter que les pratiques ecclésiales des protestants ne sont pas en phase avec les logiques médiatiques qui requièrent plutôt des messages simples, pour ne pas dire simplistes, clairs, exprimés par une autorité sinon personnalisée, en tout cas repérable. Toute chose que le protestantisme ne peut leur offrir, attaché qu’il est à la collégialité et aux points de vue nuancés qui respectent les différences. Je souligne enfin une dernière raison, en apparence paradoxale, qui handicape la communication des protestants dans l’espace public, c’est ce que Jean Baubérot appelle leur intégration réussie dans la société française. [6] Par la laïcité, dit-il, le protestant français est devenu un citoyen à part entière et, par l’œcuménisme, il est considéré désormais comme un chrétien à part entière.

Du coup le protestantisme ne ferait plus entendre sa différence. Or de nombreux sociologues montrent que pour qu’une minorité soit active elle doit avoir des convictions fortes, les exprimer de manière consistante, en décalage parfois conflictuel avec les références dominantes. Ce qui devrait inciter le protestantisme, pour se faire entendre, à adopter une manière de s’exprimer plus protestataire et moins attestataire par rapport à la société, à non seulement mieux maîtriser les moyens modernes de communication, mais être aussi plus clair et plus affirmatif dans l’expression de ses convictions. Ce qui implique de les approfondir et de trouver les mots pour les dire. Il y a là un travail important à opérer sur le langage.

1.3 Le défi d’une laïcité ouverte

· Si dès le 19ème siècle, bon nombre de protestants convaincus ont participé à l’émergence et à la construction de la laïcité c’est pour deux raisons qu’il ne faut pas oublier. La première est historique. Pour eux la laïcité était libératrice à l’égard de l’emprise d’un catholicisme dominant et intransigeant qui prétendait régenter la société. Mais la laïcité est aussi pour le protestantisme une conviction théologique selon laquelle le monde échappe à l’emprise des religions. Il considère que l’on ne peut déduire de la Bible ou de la foi des valeurs universalisables, valables pour tous, susceptibles d’être imposées à l’ensemble d’une communauté humaine. Le protestantisme acquiesce donc fondamentalement à ce pacte laïque qui protège de toute forme d’hégémonie d’une religion ou d’une Eglise sur la société. Il faut être d’autant plus vigilant que ce risque de domination est toujours là et que l’histoire présente demeure déchirée par des conflits où la religion opère comme un puissant ressort passionnel. Nous le savons, les exemples ne manquent pas de souffrances et de violences infligées au nom de Dieu,notamment aux femmes. · Pour autant les Eglises et les religions ne sont pas condamnées au silence. Les textes fondateurs (1905 notamment) montrent que la laïcité n’est pas une privatisation de la religion. Si elle protège l’espace social de toute tutelle religieuse, elle garantit à chaque religion le libre exercice de son culte public. Il y a donc une dimension sociale des religions qui doit être prise en compte. L’actualité montre d’ailleurs que lorsqu’on ne sait plus faire une place aux religions dans la société pour y vivre leur foi dignement et au grand jour, quand on les contraint à l’obscurité, c’est alors qu’on les jette inévitablement dans les bras de l’obscurantisme.

La laïcité ne doit donc pas exiler les Eglises hors de l’espace public, ni mettre les croyants en congé de l’histoire. Elle n’est pas une réalité vierge de toute problématique religieuse, mais c’est un espace de discussion. On ne peut, au nom de la laïcité, accuser d’intolérance toute expression d’une conviction. Au contraire,l’expression publique des convictions, y compris religieuses, spirituelles et éthiques, constitue un élément vital du débat démocratique pour une société enquête de sens. Lorsqu’elle vient à s’effacer, c’est toute la communauté humaine qui risque d’en pâtir. Les Eglises protestantes ne saurait donc se résigner à une « privatisation » de l’Evangile, car cela reviendrait à« priver » les autres de la bonne nouvelle qui leur a été transmise.Dans cette perspective, le protestantisme, qui n’est pas suspect de refuser la laïcité, travaillera toujours à la mise en œuvre d’une « laïcité ouverte. » Et en ce moment il y a beaucoup à faire !

2. Les défis contemporains d’un paysage religieux paradoxal

2.1 Pourquoi paradoxal ?

· Parce que, d’un côté, la religions’est effacée de l’horizon de la société sécularisée. On constate, globalement,une crise de la catéchisation, de la transmission entre les générations, une diminution de la pratique religieuse, une marginalisation des Eglises. Malgré leur légitimité historique, elles n’ont plus un grand pouvoir de régulation sur les consciences, ni d’impact sur la culture.


On constate une forme d’indifférence ou d’incompréhension à l’égard des préoccupations spirituelles.Comme si nos contemporains étaient devenus sourds aux grandes questions liées au sens de la vie humaine. Ce que P.-L. Dubied appelle « l’athéisme pratique ». Pratique au sens de commode. Mais c’est aussi parfois un athéisme plus combatif, une sorte de rationalisme suffisant rejetant au nom de la raison, tout ce qui est religieux,spirituel ou théologique dans les brouillards d’une pensée archaïque aujourd’hui dépassée. · D’un autre côté, la question de Dieu ressurgit de manières multiples, sous les masques les plus divers, les plus ambigus et parfois les plus effrayants. On parle de « retour du religieux », de « réenchantement du monde », de « réveil du sacré », de« revanche de Dieu ». Ces expressions, certes pas équivalentes,décrivent toutes une quête de spiritualité, mais selon des modalités et avec des mots différents de ceux des religions traditionnelles, ignorés ou incompréhensibles pour nos contemporains. On perçoit bien les menaces que le mot « spiritualité » recouvre quand il abrite les comportements les plus irrationnels et les pratiques les plus extravagantes. Ou quand, sous couvert honorable de la religion, prolifèrent des mouvements qui par leurs malversations et leurs manipulations portent atteinte à la liberté et à la dignité des personnes. Ou quand on voit apparaître des mouvements de réaffirmation identitaire, des sectarismes voire des intégrismes. Et que dire du succès de l’occultisme, de la superstition, de l’astrologie, de la parapsychologie ?

Pour autant, ces phénomènes n’expriment-ils pas une quête de sens et d’espérance trop longtemps refoulée ou inassouvie, l’attente d’une parole permettant de se comprendre au sein d’un monde qui a perdu ses repères ?

2.2 Les causes de ce retour des quêtes spirituelles

· Je commence par le fait que le monde occidental ne s’est jamais vraiment remis de la défaite des grandes utopies qui ont mobilisé et déchiré le 20ème siècle, comme s’il était soudain sans avenir, en panne d’espérance. Qu’il s’agisse de la science ou de la foi dans le progrès, du marxisme ou du libéralisme, les espoirs dont ils étaient porteurs ont été cruellement déçus.Le matérialisme de la société de consommation, qui a pu un moment faire illusion pendant les « trente glorieuses », ne parvient plus aujourd’hui à procurer le bonheur. D’autant que les Eglises et les religions n’ont pas toujours su être à la hauteur des espérances qu’elles portaient. Leurs divisions, leurs conflits, leurs raidissements doctrinaux ou moraux constituent souvent des repoussoirs pour ceux qui aujourd’hui cherchent des raisons de vivre, de croire et d’espérer.

Alors, ayant renoncé à « changer le monde », beaucoup s’efforcent de« changer de monde » (G. Vahanian), en s’évadant d’une réalité ressentie comme pénible ou douloureuse, cherchant dans un ailleurs, notamment religieux, une oasis de quiétude. On constate une perte du lien à l’autre. Le politique est disqualifié, la mondialisation économique suspectée et redoutée,l’avenir inquiète ou se dérobe. Du coup, l’intime, le privé, la subjectivité,l’intériorité deviennent des valeurs refuges face à un monde vécu comme inquiétant.

· C’est la forme que prend l’individualisme contemporain. Chacun cherche son épanouissement personnel dans une satisfaction immédiate de ses désirs, sans prise en compte réelle de ceux des autres, érigeant en normes, et en tout cas en droits, les choix individuels,sans perspective de projet commun. Ce qui importe c’est que je me réalise, que je « m’éclate », « où je veux, comme je veux, quand je veux ». De cette dilatation de la subjectivité émerge la figure d’un individu ne devant rien à la société,mais exigeant tout d’elle. On veut que cette société « nous protège sans rien nous interdire, qu’elle nous couve sans nous contraindre, nous assiste sans nous importuner, […] bref qu’elle soit là pour nous sans que nous soyons là pour elle. » [7] Une telle dérive ne peut que générer la solitude, la désaffiliation et l’exclusion.

Cette évocation rapide et incomplète des causes susceptibles d’expliquer le retour de la spiritualité permet déjà de comprendre les attentes dont il est porteur et peuvent orienter les réponses des Eglises à ces défis.

2.3 Les attentes dont témoigne ce retour du spirituel

Il importe en effet d’être attentif aux expressions religieuses de ce temps, à ce qu’elles traduisent des manques, des souffrances, des peurs, des attentes de ce « monde désenchanté ». Des attentes que je voudrais caractériser, de manière non exhaustive, comme quête d’identité,d’unité, d’authenticité. · Première attente donc, celle d’une identité qui est au fond une demande de reconnaissance. Dans une société métissée où le brassage rapide des populations et des traditions a morcelé l’identité, où l’autre, sous toutes ses formes, inquiète et fait peur, on cherche à recréer, pour se protéger, une communauté d’appartenance. Ce qui la caractérise, ce ne sont pas d’abord des liens institutionnels, car les anciennes structures d’autorité et d’identification se sont désagrégées, mais ce sont des langages symboliques communs, qui donnent un sentiment profond d’inscription dans une mémoire et une généalogie. Le protestantisme peut relever le défi de ces quêtes et parfois de ces crispations identitaires,en proposant une parole libératrice enracinée dans l’Evangile qui rappelle que notre identité profonde ne réside pas dans nos appartenances humaines, mais que nous la recevons d’un Autre que nous-mêmes, qui nous aime inconditionnellement et nous reconnaît tels que nous sommes.

· J’en viens à la deuxième demande, celle d’unité. Dans une culture dont les références sont multiples, où les savoirs sont spécialisés et éclatés, on ressent une peur des différences et de la complexité. Toutes les contradictions et les oppositions sont vécues comme douloureuses. Alors on aspire à une vision globale et cohérente du monde, une approche à la fois simple et totalisante du réel, une conception fusionnelle de la réalité. On perçoit cette quête d’unité dans de nombreuses expressions religieuses à caractère ésotérique, dans des mouvements syncrétistes invitant à renouer avec des anciens mythes, dans certains courants de l’écologie ou de l’œcuménisme, dans l’attirance pour les religions orientales, dans des formes d’alliance entre science et religion ou encore dans la prolifération de techniques de bien-être réconciliant chaque être humain avec lui-même, avec les autres, avec le cosmos. Face à cette recherche éperdue d’unité fusionnelle, le protestantisme rappellera la richesse d’« une unité dans la diversité », une unité sans uniformité où les liens de la communion se tissent dans le respect des différences, dans la pratique du débat où se confrontent des positions diverses et se construisent des convictions communes.

· Enfin, troisième demande, celle d’authenticité comme sourde protestation contre « l’hyperrationalisation » de la société. Les doctrines, les dogmes, les morales toutes faites, les réflexions rationnelles sont rejetées. On recherche plutôt des lieux et des moments marqués par l’intensité de ce qui est vécu, par la convivialité ou la proximité chaleureuse des relations dans le groupe. Ce qui est privilégié c’est ce que chacun ressent sur un mode affectif ou émotionnel, plus que ce que l’on comprend sur un mode intellectuel. Ce qui est décisif, voire critère de vérité,c’est la sincérité du vécu. C’est pourquoi on attachera une grande importance à l’expérience personnelle ou à l’authenticité d’une vie qui a un sens. Ainsi on admire des personnalités comme l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle, mère Teresa…, même si on récuse la morale qu’elles professent ou la tradition dans laquelle elles se situent. On pense à la réaction de ce jeune à propos du pape Jean-Paul II : « je n’aime pas la chanson, mais j’ai aimé le chanteur ». Face à une forme de spiritualité faite davantage d’engouement que d’engagement, le protestantisme s’efforcera de toujours témoigner d’une réflexion critique en fidélité à ce qui a été reçu, d’un souci de la transmission intergénérationnelle des connaissances et des savoirs, d’une distance raisonnée à l’égard de tout envahissement émotionnel, voire irrationnel.


2.4 Quelles réponses des Eglises ?

Ce qui veut dire que pour relever le défi de ces attentes spirituelles, la posture spécifique des Eglises protestantes devrait être une posture d’écoute et de déplacement. Cela implique de répondre à ces requêtes sans les mépriser, de prendre en charge ce qui s’y exprime, mais en accompagnant un déplacement de la demande. Cette réorientation délibérée peut certes frustrer l’attente, mais, en même temps,elle s’efforce d’y répondre à partir d’un autre lieu, d’un autre enracinement,d’une autre fidélité, offrant parfois autre chose que ce qui est demandé.

Il ne s’agit donc pas que les Eglises protestantes historiques, pour être plus efficaces sur le marché du religieux, renoncent à leurs convictions spécifiques, diluent la radicalité de l’Evangile dans le flou des religiosités à la mode, atténuent la dimension polémique de la Parole à l’égard de toutes les tentations idolâtres, renoncent à la quête de la vérité au nom des unités factices ou des syncrétismes faciles.Si ces Eglises sont là pour tous,elles ne sont pas là pour tout. Si donc elles doivent en effet aller le plus loin possible dans la rencontre de leurs contemporains, au cœur de l’histoire et de la culture de ce temps, elles ne sauraient céder sur l’essentiel qui est l’Evangile du Christ.

Cela amènera par exemple ces Eglises à repenser à nouveaux frais leurs pratiques pastorales à l’égard de ceque l’on appelle « les distancés de l’Eglise ». Des hommes et des femmes qui ne sont pas des membres au sens traditionnel du terme, qui ne sont pas forcément issus du sérail historique des Eglises de la Réforme, mais qui choisissent certaines occasions ou certains moments de leur vie pour écouter l’Evangile, vivre quelque chose dans la communauté ecclésiale, venir s’y ressourcer à leur rythme à l’écoute de la Parole. Par son accueil, sa visite, son écoute, son accompagnement, sa prédication, mais aussi par sa diaconie, par ses paroles et par ses actes dans l’espace public, le protestantisme peut aider ces hommes et ces femmes à placer leur vie devant Dieu, dans le respect de la quête singulière de chacun. Mais au-delà de ces démarches d’écoute, d’accompagnement et de témoignage individuel, c’est en tant que partie du corps social que le protestantisme peut aussi apporter une contribution, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler à la suite de Jürgen Habermas, « l’espace public », espace de confrontation des convictions diverses et d’élaboration des valeurs communes.

3. Les champs multiples dutémoignage

Une contribution, dont le protestantisme n’a pas le monopole, qu’il partage avec les autres Eglises chrétiennes, notamment le catholicisme, mais qu’il habite avec ses propres spécificités. J’en mentionne brièvement sept modalités par lesquelles il peut tenter de répondre aux défis de ce temps.

3.1 Une tâche culturelle

Elle a notamment pour visée de rendre à la société sa mémoire biblique. En effet, la Bible est une des composantes essentielles de notre culture, un réservoir de récits, de figures,de symboles qui a alimenté pendant des siècles la créativité culturelle de l’Occident et inspiré des pans entiers de notre patrimoine. Aujourd’hui, elle est de plus en plus, pour nos contemporains, un texte inconnu. Or, comment percevoir ce qu’expriment les vitraux de la Sainte-Chapelle, les cantates de Bach, les toiles de Rembrandt, la peinture de Chagall..., sans la connaissance des références bibliques qui les nourrissent ? Faire découvrir la Bible, la faire lire au plus grand nombre constitue donc une responsabilité essentielle des protestants dans une société qui a perdu sa mémoire biblique. Il est urgent de pallier cette ignorance, faute de quoi la culture devient indéchiffrable et incompréhensible. Mais cette tâche culturelle implique aussi, plus largement, de témoigner de l’Evangile dans le dialogue avec la culture, la science, la pensée, les savoirs contemporains et toutes les formes de la modernité. Calvin disait « l’Eglise est une école ». Cette démarche d’intelligence de la foi qui articule l’acte de croire et de comprendre est une manière de résister au découplage inquiétant entre foi et raison, religion et culture, qui caractérise les religiosités contemporaines. Cette porte ouverte à l’émotionnel et à l’irrationnel est facteur d’intolérance et de fanatisme, comme l’a bien montré O. Roy dans son livre La sainte ignorance. [8]

3.2 Une tâche pédagogique

Au cœur d’une société marquée parla désaffiliation et l’affaissement des solidarités, les Eglises protestantes pourraient être des communautés d’apprentissage où l’on apprend à vivre avec les autres, c’est-à-dire à les respecter dans leur singularité, tout en gardant le souci de la visée commune. Le protestantisme a en effet élaboré et mis en œuvre, des modèles d’unité « dans et par la diversité » qui peuvent être des indications pour une société métissée et multiculturelle, une société en crise de lien qui recherche d’autant plus fortement des modalités pour « vivre ensemble », en évitant d’une part l’écueil d’un universalisme abstrait, uniformisant et réducteur et de l’autre celui de la fragmentation communautariste. Apprendre aussi à vivre avec les autres dans le temps pour renouer les fils de la transmission et permettre à chacun de s’inscrire dans une histoire, une tradition, non pour s’y enfermer de manière répétitive mais pour y puiser les ressources nécessaires à l’invention du futur. Il faut aussi souligner, dans cette tâche pédagogique, l’importance des dialogues interreligieux et de l’engagement commun de toutes les religions dans le champ social. Non en vue de quelque syncrétisme improbable, mais pour déconstruire les peurs et les haines qui s’enracinent dans l’ignorance de l’autre.

3.3 Une tâche éthique

Il s’agit ici de la participation du protestantisme, à tous ces lieux où s’élaborent les références communes de la société, les compromis qui façonnent le vivre ensemble social. Ce mot compromis n’a pas bonne réputation,car de compromis à compromission, il n’y a qu’un pas. Son étymologie pourtant rappelle qu’il n’est rien moins que la promesse de tenir ensemble ce que l’on croyait au départ incompatible. Les Eglises protestantes ne sauraient donc se dérober lorsqu’elles sont interrogées. Et les sollicitations ne manquent pas de la part des médias et même des autorités politiques. Pour autant, elles doivent être attentives à ne pas intervenir en permanence, ni se constituer en une sorte de groupe de pression, mais elles sont appelées à partager ce qu’elles croient, sans prétention, ni timidité, en sachant que leur parole ne prétend pas être infaillible, ni s’imposer à tous de manière autoritaire. Comme le dit Paul Ricœur « Si vraiment les religions doivent survivre, il leur faudra renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d’une parole désarmée et faire prévaloir la compassion sur la raideur doctrinale... » [9] Elles doivent donc parfois savoir résister à ces sollicitations, afin de ne pas s’ériger en une sorte de magistère moral ou prendre à bon compte la posture du prophète ou risquer l’imposture du donneur de leçons ! Alors même qu’elles affirment, qu’en ces domaines, chaque croyant se détermine en conscience, de manière libre et responsable, à l’écoute de la Parole de Dieu.

3.4 Une tâche théologique

La parole des Eglises protestantes, dans les débats de la société, ne peut en rester sur le seul registre de l’éthique. Elle devrait, chaque fois que cela est possible, se situe ren amont de l’éthique, du côté du fondement théologique qui la porte.


Je pense par exemple aux demandes dans le champ de la bioéthique, à l’occasion de lois qui se préparent, pour tenter de baliser le chemin au cœur d’attentes contradictoires. Devant la complexité des questions posées et le poids de souffrance dont elles sont souvent lestées, les Eglises ne sauraient se contenter d’entrer dans une logique du permis et du défendu. Alors que ce qui est ici en jeu c’est leur conception de l’humain et la compréhension de son existence à la lumière de l’Evangile. Il ne s’agit pas de livrer des réponses toutes faites. La visée est plutôt de chercher à bien poser les questions et signaler les enjeux, tâche autrement plus ardue que de prescrire une morale.

3.5 Une tâche diaconale

Il n’est plus seulement question ici de parler mais d’agir dans l’espace public. Dans le témoignage des Eglises,cette cohérence entre le dire et le faire est ressentie comme gage de crédibilité. On connaît le reproche tant de fois entendu à propos des croyants« ils disent et ne font pas ». Sans retomber dans une théologie des œuvres, cela concerne la manière dont le protestantisme s’engage dans le champ de l’entraide et de l’accueil pour faire face, souvent dans l’urgence, aux nouvelles formes de pauvreté, d’injustice, de marginalisation, d’exclusion, afin de récréer du lien, du sens, de la solidarité au cœur de la cité, notamment auprès des plus fragilisés. (Cf. les derniers synodes de l’ERF sur la diaconie). D’autant que derrière les sollicitations matérielles se cachent aussi souvent des blessures psychiques,des besoins affectifs, des attentes de reconnaissance, où chacun réclame d’être accueilli tel qu’il est (ce qui est le cœur de la foi protestante), et non comme on voudrait qu’il soit. Notamment face à la montée des peurs qui font le lit des extrémismes racistes et xénophobes, le protestantisme doit pouvoir offrir des lieux où nouer des relations de proximité, où les questions et les inquiétudes de chacun peuvent être nommées et portées devant Dieu, où se propose ce que l’on a appelé une « diaconie du sens » (G. Delteil).

3.6 Une tâche citoyenne

Mais le service du prochain ne saurait se limiter aux actions caritatives ou humanitaires de proximité, sur le court terme. Il va passer aussi par les médiations du social et du politique.Ce souci du bien public, avec ce qu’il réclame de conviction éthique et d’engagement responsable, a été valorisé par les Réformateurs comme un service de la communauté humaine. Il a toujours caractérisé le protestantisme français tout au long de son histoire, les Eglises exhortant leurs fidèles à ne pas se désintéresser de la chose publique, ni de la tâche politique, mais à prendre part à la vie citoyenne. Tout en reconnaissant au politique son autonomie et sa vocation propres, les Eglises peuvent apporter leur contribution à la construction de la cité. Si elles n’ont pas de leçons à donner aux responsables politiques, ni de programmes à leur offrir clés en main, elle sont à les encourager dans leur mission qui est d’abord un service, un mandat reçu de Dieu, à leur en rappeler l’importance et la noblesse, à prier pour eux,à les accompagner de façon constructive, en témoignant à leur égard d’une« loyauté critique » (Synode national de L’E.R.F. en 1998). Critique,car c’est aussi, en effet, la vocation des Eglises de rappeler le caractère toujours imparfait du politique et de l’empêcher de se refermer sur lui-même comme un absolu incontestable. Cela implique, de leur part une forme de vigilance et parfois de résistance quand, dans la foi et devant Dieu, elles considèrent que la vie du monde est en danger ou que la dignité de l’homme est menacée. Compte tenu, entre autres mais pas seulement, de son histoire, le protestantisme sera toujours attentif aux « sans droits » et aux « sans voix »,vous en savez quelque chose ici à Nîmes.



3.7 Une tâche spirituelle

Mais finalement les Eglises protestantes ont d’abord et fondamentalement à rendre compte de ce qui leur estpropre, ce que personne ne peut apporter à leur place : leur foi, leur spiritualité, leur relation à Dieu et à la Bible, l’expression d’une piété personnelle et communautaire. Cette tâche spirituelle de la part du protestantisme est d’autant plus importante que sa tradition est riche en la matière. En effet, le protestantisme est en son début et en profondeur un à-tête avec Dieu, le rapport que le croyant peut en retenir avec lui dans son intériorité pour se confier à lui, l’écouter, lui parler, faire silence devant lui. Ainsi la Réforme a ouvert la voie à une spiritualité qui unit chaque chrétien intimement à Dieu en dehors du contrôle des institutions. Et cela rejoint fortement la quête individuelle de nos contemporains. Je cite ici un rapport de l’Eglise catholique de 1986 sur les sectes comme défi spirituel : « Il faut aider les gens à se rendre compte qu’ils sont uniques, aimés par un Dieu personnel, avec une histoire qui leur est propre ». Il faut être attentif « à la dimension de l’expérience, c’est-à-dire à la découverte personnelle du Christ ».On retrouve exprimée dans ces mots l’intention profonde de la Réforme : l’Evangile crée d’abord une personne devant Dieu avec les autres et pour eux,il pose au cœur du monde une espérance qui n’a pas sa source en nous mais en dehors de nous. Cela implique d’oser parler de spiritualité et d’offrir des temps et des lieux permettant à chacun d’entendre une parole pour leur vie. Le projet « Ecoute ! Dieu nous parle » peut en être l’occasion. Un texte œcuménique récent sur la laïcité affirme : « La prédication de la Bonne Nouvelle reste l’apport particulier des Eglises à la société contemporaine, leur tâche spécifique, que personne ne peut accomplir à leur place. » [10] Ainsi la prédication de l’Evangile constitue le premier « service public » que les Eglises protestantes ont à rendre à la société : maintenir ouverte, au sein de la culture, la question de Dieu, rappeler sans cesse la dimension spirituelle del’humain, ouvrir un espace pour la rencontre avec le Christ.

Conclusion

En conclusion je veux soulignerencore trois points.

· D’abord je crois que dans une société du « faire », le message du salut par la seule grâce de Dieu redécouvert par la Réforme protestante est plus pertinent et actuel que jamais. Si vraiment chaque homme est aimé de Dieu inconditionnellement, s’il compte pour Lui en dehors de ses réussites et de ses échecs, alors cette Bonne nouvelle conteste radicalement le culte de la performance,les logiques du succès et de la rentabilité qui caractérisent la société, et qui ne sont rien d’autre qu’une forme sécularisée du salut par les œuvres. Ce message du protestantisme interroge l’illusion de l’humain quand il veut produire, par lui-même, le sens de son existence et se faire maître du monde à partir de ses œuvres et de ses savoirs, ce que la Bible désigne et dénonce comme tentation idolâtre quand des certitudes, des vérités ou des pouvoirs se posent comme absolus. · Mais, je le redis, 2ème élément de conclusion, dans son témoignage, le protestantisme devra se garder de toute position qui se voudrait normative ou dominatrice pour la société. J’aime à dire qu’il s’agit pour le protestantisme, non d’imposer,mais de proposer et mieux encore d’exposer ses convictions au double du verbe exposer. C’est-à-dire de les présenter, mais aussi de les risquer dans la rencontre avec les convictions d’autrui.



Sauf à réduire l’Evangile à un corps de réponses toutes faites, le témoignage de l’Evangile n’est jamais une opération mécanique. C’est une rencontre qui met en jeu l’autre dans sa différence. Il ne doit donc jamais viser la reproduction du même, sans quoi il serait l’endoctrinement. Il ouvre toujours l’espace de la réception et de l’innovation. Nul ne transmet s’il n’est lui-même à l’écoute d’autrui, s’il n’accepte, par avance, d’être transformé dans un rapport de réciprocité.

· Une telle démarche, et je termine là-dessus, requiert conviction et tolérance. Car, contrairement à quelques idées reçues, conviction et tolérance ne s’excluent pas, mais elles constituent les deux conditions du témoignage du protestantisme. En effet, la conviction n’est pas forcément l’expression d’une position dominatrice sur le plan spirituel, moral ou intellectuel. Mais elle est un engagement de toute la personne envers une vérité qu’on ne cesse de chercher, d’interroger et pour les protestants de recevoir comme un don, et non comme une propriété. Quant à la tolérance, elle n’est pas l’indifférence, cette forme de « tolérance usée » qui tolère l’intolérable. La véritable tolérance est une forme de respect d’autrui et d’intérêt pour autrui, et elle ne peut se vivre précisément qu’entre des hommes et des femmes de conviction et de courage. Ainsi comprises, conviction et tolérance, sont bien les deux conditions indispensables pour que les Eglises protestantes puissent répondre aux défis de ce temps, qui sont peut-être avant tout aujourd’hui, des défis spirituels.


Michel BERTRAND Institut protestant de théologie Faculté de Montpellier


[1] M. LIENHARD, Martin Luther. Un temps, une vie, un message,p.197.

[2] E.- G. LEONARD, Le protestantisme français, Paris :P.U.F., 1961, p.7

[3] Entre 1559, date du premiersynode réformé à Paris, et les premières guerres de religion en 1562, le protestantismes’est rapidement développé jusqu’à représenter 10 % de la population soit 2 Mde fidèles. En 1598, année de l’Edit de Nantes, il a déjà perdu la moitié deses effectifs. Après la Révocation de cet Edit en 1685, ce sont encore 150 à200 000 protestants parmi les élites (soit 1% de la population française) quivont quitter le royaume. Ceux qui restent seront persécutés, empêchés de vivreleur foi, contraints parfois de revenir au catholicisme (il y aura de 300 à 400000 conversions forcées).

[4] J.-P. WILLAIME, La précarité protestante, Genève :Labor et Fides 1992

[5] P. KELLER, « Existerpubliquement », Etudes Théologiqueset Religieuses, 1990/4 pp.519-520

[6] J. BAUBEROT, Le protestantisme doit-il mourir ?Paris : Le Seuil, 1988 [7] P. BRUCKNER, La tentation de l’innocence,Paris : Grasset, 1995, p.117.

[8] O. ROY, La sainte ignorance : le temps de la religion sans culture,(La couleur des idées), Paris : Le Seuil, 2008.

[9] P. RICOEUR, cité par J. DANIEL, Dieu est-il fanatique ? Paris :Arléa, 1996, p. 9 [10] COMITE MIXTECATHOLIQUE-PROTESTANT, Eglises et laïcitéen France, Etudes et propositions,Paris : Le Centurion/Le Cerf, 1998, p.45