Musiques protestantes aujourd'hui

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Y a-t-il une musique spécifiquement protestante au 21ème siècle?

Que ce soient les rappels sur les débats de spécialistes concernant la meilleure façon de dépoussiérer "Louange et Prière"[1] (retrouver l'authenticité rythmique du Psautier et des Chorals en adaptant les textes à notre époque ou "faire du passé table rase" en introduisant massivement des œuvres "modernes"), mais autres divisions au niveau des paroissiens "basiques", là où conservateurs et modernistes croyaient tous de toute bonne foi qu' "À Toi la Gloire" ou "La Cévenole" étaient d'authentiques cantiques huguenots[2] , les uns pour les conserver les autres pour les rejeter [3]. Que ce soit la place à accorder sur la participation du plus grand nombre au travers de la musique. Que ce soit encore le sens de la musique au sein du culte. Ces questions restent très actuelles, mais nous avons heureusement dépassé le temps des querelles.

Une musique protestante

Éric Galia, dont il faut souligner l'excellent travail d'adaptation fait avec des jeunes du psautier en reggae ou en rap, pose la question de savoir si il existe une musique "traditionnelle" protestante. À défaut d'une musique traditionnelle, il existe depuis la Réforme, des musiques protestantes. On ne peut que renvoyer à l'excellent ouvrage de Bernard Reymond sur le protestantisme et la musique[4] qui en quelques pages nous rappelle les fondements de la musique protestante qu'elle soit luthérienne ou réformée.

La caractéristique commune à la musique cultuelle née de la Réforme est qu'elle est d'abord chant d'assemblée (pas de schola, ni de chantre[5] ou de répons alternés[6] ), avec une musique au service de la compréhension de la parole ("une syllabe, une note" pour mettre en valeur un texte dans un langage contemporain, compréhensible par tous). En revanche Luther est allé au delà du théocentrisme de l'Ancien Testament en proposant des cantiques "exprimant la compréhension chrétienne de l'Évangile". Vieux reste de la scolastique, Luther a fait de la musique en Église le reflet de la "musique céleste" platonicienne.

Calvin, tout au contraire, s'est méfié de la musique et de ses développements lors du culte. Point d'instruments à l'église (il n'ira pas jusqu'à dire comme Zwingli que l'orgue est "la cornemuse du diable!"), et on ne saurait chanter au culte que les Psaumes a capella (les versions harmonisées étant destinées au chant à la maison). Cela influencera nos églises réformées jusqu'au 19è siècle où ne s'ajoutèrent au Psautier que quelques cantiques bibliques (cantiques de Zacharie, de Marie et de Siméon, Décalogue). On connaît l'histoire du Psautier, dont les paroles ont été toilettées au long des siècles, car il y a déjà longtemps que l'on chante plus les vers de Marot ou de Théodore de Bèze qui avaient déjà considérablement vieilli un siècle après.

Des musiques protestantes

On ne peut écarter du questionnement sur la musique en église aujourd'hui des considérations sociologiques et culturelles. Quelques remarques:

Des « Victoires de la Musique » aux « « Victoires de la Musique classique » , on a pu constater un glissement progressif du sens du terme « Musique ». Une génération qui peut s’étonner que les « Victoires de la Musique » excluent la musique savante, une autre qui s’étonne que le Dictionnaire de la Musique (Larousse) ne concerne que cette même musique savante[7] .

Si le fossé s’est élargi entre musique « savante » contemporaine et élitiste[8] et musique « populaire », cette dernière a été rapidement récupérée par les marchands qui en font une musique commerciale.

Les compositeurs de musique savante ne s’intéressent plus au chant d’assemblée : à quelques exceptions près[9] , les compositions originales contemporaines sont assez médiocres [10] (ambitus trop large pour les voix, manque de simplicité...)

La sécularisation de la société, a accentué le désintérêt déjà amorcé dès le 19è siècle où la Musique "sacrée" était déjà devenue un exercice académique.

Phénomène plus récent: la modification de la sociologie du corps pastoral (les pasteurs ne sont plus forcement issus de milieux socioculturels où la musique « classique » faisait partie intégrante de la culture[11]) , puis désintérêt des classes intellectuelles pour cette même musique classique[12].

Un corps pastoral issu des mouvements de jeunes où l'on privilégie le chant accompagné à la guitare: d'où ce paradoxe de vouloir faire chanter des chants pour jeunes qui ont considérablement vieilli [13]!

Le souci œcuménique, l'intégration des diverses traditions musicales du Protestantisme (Psaumes et cantiques, Louange et Prières), puis un souci musicologique de retour aux sources pour revivifier la façon de chanter (Nos Cœurs te Chantent) ont enrichi nos recueils de cantiques, mais n'ont guère fait chanter notre manière de chanter.

L'extrême variété d'origines des membres de nos églises réformées fait que chacun est marqué par des références religio-culturelles très différentes, même parmi ceux qui ont la nostalgie de ce qu'ils ont chanté et entendu dans leur jeunesse: ce peut être le [[psautier|psautier "huguenot", les chorals luthériens, les cantiques du Réveil, les chants charismatiques, les spirituals ou le gospel, le rock chrétien, voire encore le chant grégorien.

Des musiques protestantes pour aujourd'hui

Le juste souci d'attirer les jeunes ne doit pas faire oublier que nous sommes dans un mode de "jetable", d'une mode qui passe de plus en plus rapidement. C'est oublier que les goûts musicaux de la jeunesse sont très différents en fonction de tranches d'âges [14]. C’est aussi se condamner à une « ringardisation » permanente.

Il convient de faire la distinction de ce qui est dans le culte chant d'assemblée et moments musicaux. La question n’est pas orgue ou pas orgue, guitare ou pas guitare, mais bien pourquoi un instrument ? Si il s'agit d'accompagner le chant, l'important est d'avoir un instrument qui entraîne et non qui couvre le chant afin que les paroles restent compréhensibles. Si il s'agit des moments musicaux (introduction au culte, après les lectures, la prédication, durant la collecte, en sortie), là non plus l'instrument n'a pas d'importance: c'est surtout ce que l'on joue et comment on le joue. Il vaut mieux un bon guitariste qu'un organiste médiocre, il vaut mieux un morceau de musique contemporain qui a un lien avec la liturgie et/ou la prédication que de jouer un tube de musique classique qui n'a aucun rapport. On tombe aussi dans le travers de la mélopée incantatoire, avec répétition de phrases, pour faire de la musique créatrice d’atmosphère religieuse[15], voire même de transe.

Devons-nous rejeter tout notre patrimoine?

Devons-nous toujours avoir honte de son patrimoine ? par paresse nous n’osons proposer dans les célébrations œcuméniques des chants d’origine protestante, préférant prendre quelques rengaines d’origine catholique sous prétexte qu’ils sont connus de tous parce qu’ils figurent dans le recueils Arc-en-Ciel.

Nous craignons de tomber dans l'écueil du conservatisme, oubliant que les conservateurs sont bien agrippés à des traditions récentes, à ce qu’ils ont connu dans leur jeunesse, et ce n’était pas le psautier "huguenot" ! Nous craignons de tomber dans une étroitesse identitariste, alors que l'on cultive le paradoxe de vouloir respecter des différences et des cultures, Tout en imposant un consensus mou en matière de liturgie et de musique.

Certains voudraient faire croire que défendre le psautier est revenir au pourpoint noir et à la petite fraise des ancêtres huguenots. Ou encore on oppose musique "rythmée" et psautier, or si l'on suit les recommandations d'interprétations du "Psautier français", on s'apercevra vite que les Psaumes du 16è siècle sont sans doute plus rythmé que certains chants "modernes" aussi sirupeux que la musique d'ascenseur.

Attention à ne pas sacraliser le patrimoine, mais bien à lui redonner du sens. Nous ne vivons pas au 16è siècle, ni au 20è siècle, mais bien aujourd'hui. Il ne s'agit pas de conserver soigneusement un corpus de chants tel qu’on le ferait dans un musée ou une bibliothèque. Il ne s'agit pas non plus d'affirmer qu'il y a une culture réformée monolithique, mais réconcilions nous également avec la culture en générale et nos cultures en particulier. D'autant plus que dans un désir légitime d'aller à l'essentiel du message, nous faisons semblant d'ignorer toute la part culturelle et relative qu'il y a dans nos confessions de foi et nos pratiques sacramentelles.

Éric Galia a ouvert des pistes pour la ré appropriation de ce patrimoine en osant une adaptation réellement vivante du psautier avec des rythmes de reggae et de rap: expérience enthousiasmante qui montre comment aujourd'hui la musique peut rester au service du texte.

Place au silence

En une époque où nous réfléchissons en paroisse sur nos "projets de vie", le thème de la musique n'est pas à traiter d'une manière autonome. Il est indissociable d'une réflexion sur la liturgie. En une époque où l'on abandonne la décision aux "experts", il serait bon de ne pas abandonner cette réflexion au seul pasteur ou aux seuls musiciens. Car on peut sortir de la meilleure faculté de théologie du monde sans avoir eu un seul cours d'hymnologie[16], ou du meilleur conservatoire sans avoir quelques notions sur le sens du culte. Et il serait bon qu'avant toute décision, chacun est à cœur de dépasser le pré carré de "sa" spécialité, de ses préférences personnelles.

Mais aussi, dans un culte où la présence et la richesse des textes sont parfois excessives, quelle part accordons-nous au silence? Devons-nous forcément ponctuer les moments de méditations par un fond sonore musical? Dans un monde où la musique envahit les ascenseurs, les magasins, les attentes au téléphone, parfois même nos lieux de travail, le culte ne devrait-il pas nous permettre de laisser la place au silence? Pour entendre les "soupirs inexprimables" de l'Esprit.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie

  • REYMOND, Bernard, Le protestantisme et la musique, Labor et Fides, Genève, 2002.
  • WEBER, Édith, La musique protestante en langue française, Honoré Champion, Paris, 1979.
  • WILSON-DICKSON, Andrew, The Story of Christian Music. Lion Publishing, 1992.

Notes et références

  1. Ce qui a donné le recueil "Nos Cœurs te chantent" qui a dérangé en son temps bien des habitudes en donnant une nouvelle jeunesse aux Psaumes et chorals affadis par des années d'une mauvaise pratique du chant d'assemblée.
  2. Or chacun sait que ces deux cantiques sont apparus dans des recueils évangéliques de la fin du 19è siècle
  3. Arc-en-Ciel a été le recueil qui a voulu dépasser ces divisions, en essayant de créer un corpus de cantiques puisés dans toutes les traditions, y compris catholiques, mais sans trop d'exigence de qualité.
  4. Bernard Raymond. Le protestantisme et la musique. Musicalité de la Parole. Genève, 2002.
  5. Il y a bien eu des chantres dans les églises réformées. Leur rôle était d'entraîner le chant de l'assemblée et non de chanter seul
  6. Or, on continue bien dans les églises catholiques à pratiquer ce chant en alternance avec le couplet chanté par un chantre et le refrain par l'assemblée
  7. Comme on a pu le lire récemment dans un courrier d'un lecteur de Télérama.
  8. Par exemple les productions de l’IRCAM.
  9. Dont le compositeur français Georges Migot.
  10. Ce que certains appellent un peu férocement les "akepsimiades" : tout n’est pas à rejeter mais certaines productions dépassent la désopilante caricature « Jésus revient » de P.Bouchitey dans « La vie est un long fleuve tranquille »
  11. Les pasteurs appartenaient de naissance ou par intégration à la classe moyenne. Ils en avaient (ou en adoptaient) les références culturelles. La femme du pasteur était bien souvent l’animatrice de la chorale de paroisse, la monitrice d’école biblique et transmettait cette culture protestante (dans les milieux populaires, elle était le seul référent)
  12. Ce qu'on peut qualifier de "syndrome Salut Les Copains" qui a marqué les années 60. Naissance du « jeunisme » et d’une culture jeune qui atteint d’abord les classes sociales favorisées, celles des enfants de la bourgeoisie, qui accèdent aux études secondaires et qui écoutent S.L.C. tout en faisant ses devoirs. On est passé d’une culture musicale de la "jeune fille de bonne famille" qui apprenait le piano à celle du jeune cadre qui ne connaît rien à la musique classique
  13. Il y a eu plusieurs générations de pasteurs qui sont issues des mouvements de jeunesse. Leur culture musicale liturgique s’y est développée. Certains pensent encore que la musique jeune de leur jeunesse est celle qui peut attirer les jeunes d'aujourd'hui. C’est oublier dans ce jeunisme forcené que la jeunesse se renouvelle !
  14. Les exploitants de radios commerciales l'ont très bien compris: elles visent des publics différents en fonction de critères qui permettent de définir un "format"
  15. Il est intéressant de faire le parallèle entre l’architecture religieuse (et la disposition interne des temples) et la forme musicale : on comprendra que ce n’est guère innocent
  16. Et ce n'est pas nouveau, car B.Pâquier soulevait déjà ce problème il y a 50 ans dans son "Traité de liturgique"